Et si tous les dieux grecs n’étaient pas vraiment morts ? C’est sur cette hypothèse que le talentueux auteur catalan Joan-Lluis Lluis démarre une fable très originale, drôle et profonde, Chronique d’un dieu boiteux, qui sort ces jours-ci chez un éditeur qui ne pouvait décemment pas refuser un tel texte, Les Argonautes ! Le survivant, c’est Héphaïstos (que les romains appelleront plus tard Vulcain), vous savez, ce dieu laid mais génial, maître du feu et de sa forge au sein de laquelle il a confectionné les plus belles et magiques inventions qui émaillent les récits mythologiques anciens ( de la création de Pandore à la fabrication du bouclier d’Achille) et qui a épousé au grand dam des autres divinités olympiennes, la sublime Aphrodite.
Alors que les grands monothéismes, traquant les cultes obscurs, furent persuadés d’avoir mis fin aux pratiques païennes qui nourrissaient de fumet de viande rôtie tout un aréopage de dieux plus immoraux et fantasques les uns que les autres, voici que le pouvoir de la littérature et notre chance de lecteur nous font découvrir que le vieil Héphaïstos a survécu seul, pour l’instant, à la mise en famine des dieux. Pour continuer à vivre il doit néanmoins, au sein de cette chrétienté qui ne lasse pas de le surprendre, réussir à s’adjoindre le bon vouloir des humains afin que ces derniers sacrifient pour lui quelque animal susceptible de générer ces fumées délicates sans lesquelles il finirait, lui aussi, par rejoindre le grand cimetière olympien. La première servante que le dieu convainc de l’aider est une femme, une Magdalena évidemment (!), qui parvient in extremis alors que la faim le fait défaillir (et que la fin le menace) à lui rôtir un scarabée!
Oui, sacralisé grâce à la formule consacrée « C’est pour toi Héphaïstos« , n’importe quel animal fait en effet désormais l’affaire sacrificielle en ce régime de pénurie et nous suivons le brave forgeron au fil des siècles qui se succèdent inexorablement (et à un rythme endiablé sous la plume de l’écrivain catalan) enchainant les aventures truculentes et les rencontres, pendant que les humains de génération en génération, et les humaines avec qui il s’accouple et produit de petits rejetons, meurent évidemment de leur belle condition de mortel. Mais ne nous y trompons pas; cette fable qui permet de raconter une fois encore, avec une écriture inventive, facétieuse et gourmande, l’incroyable destin du dieu boiteux, fils de la seule Héra qui le jeta du haut de l’Olympe et causa ainsi son infirmité légendaire, est avant tout pour Joan-Lluis Lluis, l’occasion de faire émerger une réflexion profonde et irrévérencieuse sur la croyance, ce qu’elle signifie et ce qu’elle implique pour celui qui y souscrit.
« Après tout, ce n’est qu’une des parures du dieu Unique, que certains fidèles prient, en serrant contre eux une croix, et d’autres à l’abri d’un croissant de lune. Cela m’est parfaitement égal. Ce qui me fascine, c’est de voir guerroyer entre eux les adeptes de l’une ou l’autre manière de prier. Chrétiens et mahométans, et juifs aussi, ils sont tous aussi insensés à mes yeux. Car il est aberrant de leur part de prétendre savoir ce que un dieu qui ne se manifeste jamais, qui ne se promène jamais parmi eux pour les ébahir. Les mortels qui nous adoraient n’étaient pas moins fous, mais ils n’étaient pas seul : nos manifestations physiques venaient ponctuer leur existence. Ceux d’aujourd’hui en sont réduits à adresser des prières qui semblent n’être jamais écoutées, et à inventer des chimères pour oublier leurs malheurs. Nous autres, nous n’étions pas si hypocrites : nous ne faisions jamais de promesses, sauf dans le cas d’un accord ponctuel entre un dieu et un mortel. Et si nous avions menti, nous le reconnaissions volontiers et nous n’obligions pas les mortels à nous aimer. Leur crainte nous suffisait, et les sacrifices qu’ils nous consacraient en conséquence. Ce dieu veut tout, l’amour et l’obéissance, en échange de promesses contradictoires inscrites dans des livres incohérents. »
─ Joan-Lluis Lluis, Chronique d’un dieu boiteux
Il voit plutôt
ce Dieu unique
comme un « grand indifférent »
qui se contrefiche du sort
des humains tout autant
avant leur mort qu’après.
Héphaïstos interroge notamment la notion de Dieu unique (partagée par les monothéismes auxquels il se confronte), ce Dieu omniscient au nom duquel les humains semblent faire un peu tout et n’importe quoi. C’est avec un questionnement malicieux qu’il se demande ce qui pourrait bien justifier qu’un dieu laisse les hommes, comme c’est le cas dans ce monde, faire des choses en son nom, là où les dieux avec qui lui a partagé le pouvoir, veillaient jalousement à leurs prérogatives et à leurs territoires quitte à engager entre eux les plus belles des batailles. Il voit plutôt ce Dieu unique comme un « grand indifférent » qui se contrefiche du sort des humains tout autant avant leur mort qu’après! Joan-Lluis Lluis illustre cette réflexion impertinente, et c’est un des moments les plus jouissifs du livre, par une rencontre entre Héphaïstos et un teneur du dogme, le grand inquisiteur de Sicile Paolo Escobar, qu’il va soumettre à son impudence, à la rhétorique olympienne et à son pouvoir intact, celui de faire surgir le feu n’importe où. Une épreuve pour ce chrétien pourtant sûr d’être du bon côté de la foi, qu’on lira avec délice et qui met un baume salvateur sur la souffrance de ceux et celles (nombreuses !) qui périrent sur les buchers de ceux qui prétendaient savoir à la place même de celui qu’ils servaient, et qu’ils imaginaient tout autant sanguinaire, omniscient que silencieux.
Le texte interpelle enfin le cœur de l’enjeu du divin et notre espiègle maître du feu se retrouve à plusieurs reprises à vaciller dans son désir d’éternité. C’est qu’à trop fréquenter les humains, leurs mauvaises odeurs, leurs crimes et leur manque de hauteur, notre dieu boiteux perd de sa verve et de son énergie et en vient à se demander s’il a un avenir dans ce XXème siècle désespérant… Concluant ici pour vous laisser tout à votre joie de découvrir ce petit livre rafraichissant je me souviens du titre d’un ouvrage de Paul Veyne , « Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » qui semblait se faire l’écho de nos doutes contemporains face à un Panthéon plus romanesque que sérieux. Joan-Lluis Lluis renvoie la balle par la voix d’Héphaïstos qui peine à croire, lui aussi, que nous soyons tombés aussi facilement dans la marmite d’un dieu apparemment plus occupé à faire autre chose que prendre soins des pauvres humains et de leur monde désenchanté.

Chronique d’un dieu boiteux de Joan-Lluis LLUIS
Traduit par Juliette Lemerle
Les Argonautes, Février 2026


