Littérature Etrangère

Avec Juan José Saer, considérer la densité des nuages

Il suffit d’y croire très fort pour que certaines choses se réalisent. Je ne suis pas du genre à croire facilement au miracle. Mais avant de mettre en ligne l’article, avoir appris que Les Nuages lu durant le confinement allait reparaitre aux éditions Le Tripode le 8 octobre 2020 m’a réjoui au plus haut point. Non pas dans l’espoir de me le procurer dans une nouvelle et très belle édition, mais plutôt dans la joie de savoir que d’autres lectrices et lecteurs vont connaitre le même plaisir que j’ai ressenti à la lecture de l’un des chefs d’œuvre de Juan José Saer.

[…] je me rendis compte que, dans ce monde nouveau qui était en train de naître devant mes yeux, c’étaient mes yeux qui étaient le superflu et que ce paysage étranger qui s’édentait alentour, composé d’eau, d’herbe, de l’horizon, du ciel bleu, du soleil flamboyant, ne leur était pas destiné.  Juan José Saer

J’avais auparavant comparé ma lecture du recueil Le rapport de Brodie de Borges à un repas frugal.
Cette fois-ci, avec un autre auteur argentin, Juan José Saer, je peux dire que je m’en suis mis plein la panse. Les Nuages est un roman d’une densité incroyable, une aventure servie par une langue non moins roborative. Je fis la découverte de Juan José Saer lors de la sortie en poche de L’Ancêtre et de celle du Fleuve sans rives aux éditions Le tripode. Je savais déjà que cet auteur m’éblouirait à chaque lecture mais je n’imaginais pas où allait m’emporter Les Nuages.

Nous sommes en Argentine, le docteur Weiss a construit une maison de santé dans la banlieue de Buenos Aires. Son disciple nous décrit la situation dans un texte qui est présenté en préambule. C’est Pigeon Garay, personnage récurrent de l’univers de Saer, qui commence la lecture avec nous. Il lui a été remis par un certain Marcelo Soldi par l’intermédiaire de Tomatis, l’ami de Pigeon. Celui-ci nous rappelle une séquence du précédent livre de Juan José Saer, L’Enquête, où Tomatis, Pigeon et Soldi ont voyagé en barque vers la fille d’un certain Washington.

Les méandres fictionnels sont solidement mis en place et ainsi nous voici propulsés dans l’Argentine de 1804. L’asile du docteur Weiss s’appelle « Les trois acacias » et se veut à la pointe de la science psychiatrique. Une réputation commence à se faire et des patients de toute cette région d’Amérique du sud vont arriver.
Pour cela, le disciple, qui est le narrateur, doit aller chercher cinq fous dans un petit bourg nommé Sante Fe, de l’autre côté de la pampa désertique. Le narrateur nous décrit un voyage hallucinatoire où se côtoient la rudesse des paysages et l’instabilité des voyageurs. Dans cette caravane, on suit le héros accompagné d’un guide nommé Osuna, d’un esclave indien, de soldats et de ces 5 fous.

Parmi ces fous, on retrouve une nonne nymphomane avec une conception particulière de l’amour du Christ et un jeune homme qui répète des mouvements que le narrateur décrit comme identiques à ceux de Zénon indiquant les chemins de la connaissance. Il y a aussi deux frères, souffrant de délires linguistiques.
Cette galerie de personnages ne vient pas masquer l’incroyable aventure qui leur arrive durant le périple vers la maison de santé : inondations, poursuite par des indiens, etc. jusqu’à finir dans une apothéose que Juan José Saer sait décrire avec une science aiguë de l’image mentale.

Je n’avais pas lu de roman aussi puissamment créateur d’images depuis bien longtemps. Tout au fil de ma lecture, j’avais des couleurs en tête, le jaune du soleil, le blanc des nuages. Il y a également ces paysages que l’auteur ne décrit pas forcément avec grande minutie mais cela laisse justement assez d’envie imaginative au lecteur pour s’en représenter la démesure.

Ce roman qui navigue entre le conte voltairien et l’épopée fantastique est une grande œuvre, qui s’inscrit dans l’ensemble qu’a bâti Juan José Saer. Que nous soyons ébahis par une lecture faite en même temps que celle d’un personnage récurrent de son œuvre peut nous donner l’illusion de participer au travail de l’écrivain. Je me laisse penser, moi simple lecteur, que je fais dorénavant partie intégrante de l’univers de l’écrivain.


 

Les Nuages de Juan José Saer

traduit de l’espagnol (Argentine) par Philippe Bataillon

 

Éditions Le Tripode, 8 octobre 2020

 

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Image bandeau : Ashish Bogawat / Pixabay  

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