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Marc Collin (Nouvelle Vague) : « J’ai voulu faire un album pour le fun entre copains… la success story dure depuis 15 ans »

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Nouvelle Vague © Rod Maurice
Formé en 2004, Nouvelle Vague ne devait être qu’un pavé dans la marre new wave hexagonale. Le raz-de-marée qu’il a créé a débordé les frontières du style en l’éclaboussant d’autres courants pour faire flotter à la surface du globe une trempe french pop. Son producteur Marc Collin, à la barre depuis les premiers bruissements et toujours fasciné par le chant des sirènes, revient sur ces ondulations séquentielles en profondeur.
Interview

 

Un documentaire, « Nouvelle Vague by Nouvelle Vague », deux albums studio inédits, Rarities (15 février 2019) et Curiosities (19 avril 2019), une tournée acoustique internationale…
Comment est née l’idée de fêter ainsi le 15ème anniversaire de Nouvelle Vague ?

Marc Collin : Le développement du contexte digital nous a semblé être une opportunité pour mettre en ligne des morceaux (faces B et bonus tracks) qui n’étaient plus disponibles. Dans mes cartons, j’en ai aussi retrouvé d’autres quasiment terminés mais qui avaient été écartés au dernier moment. Nous étions très productifs après 2004, il nous a fallu départager certains titres en cohérence avec les options artistiques retenues pour chaque disque. Rien de mieux que de profiter d’un anniversaire pour sortir ces deux albums et renouer avec notre formule live acoustique et intimiste du début en jouant une sorte de best of !

Si quelqu’un nous découvre aujourd’hui, il dispose de l’exhaustivité de nos productions. Soit près d’une centaine de reprises de morceaux new wave, un répertoire que nous avons fouillé, voire même décortiqué, sur plus d’une décennie. Le documentaire retrace notre parcours, il sera prochainement disponible sur Youtube. Je m’emploie à y déposer plusieurs autres extraits de concerts.

C’est une célébration autant qu’un tour d’horizon dans le sens où l’on peut arrêter maintenant… Nous allons encore tourner l’année prochaine, mais j’ai le sentiment qu’ensuite nous allons faire une vraie pause cette fois, sauf commande spéciale ou idée de génie. En cette période de revival incessant, il y aurait sans doute matière à plein d’autres choses, mais en avons-nous envie ? Nous menons tous en parallèle une carrière extérieure, ce qui nous offre une liberté de choix. Nouvelle Vague n’est pas un groupe mais un projet en commun.

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Justement, peux-tu nous en rappeler brièvement le concept ?

M.C. : Je me suis dit que ça pourrait être drôle de reprendre des standards ou morceaux plus pointus de la new wave dans des versions très éloignées de leur sonorité (bossa nova, musiques Cubaine et Jamaïcaine, accordéon…), proches de ce qu’on a qualifié à un moment de « musique d’ascenseur ». De quoi interpeller les amateurs de cette Nouvelle Vague… et d’autres publics qui la découvrirait de cette façon.

Parce qu’il s’agissait pour moi aussi de révéler des trésors cachés du songwriting. Ce n’est pas parce qu’on est punk qu’on ne sait pas écrire une chanson magnifique ! The Cure ou New Order sont mes Beatles, ils ont produit d’immenses classiques alors qu’ils ne connaissent que trois ou quatre accords. Sex Beat des Gun Club est un grand titre pour une raison qui tient, elle, à son incroyable production.

On a progressivement mesuré la force d’impact de ce qui n’était à la base qu’un projet de producteur en studio…

 L’envisagiez-vous au départ comme un one shot ?

M.C. : Tout à fait ! En 2004, j’ai voulu faire un album pour le fun entre copains… la success story dure depuis 15 ans à l’international. Quelle surprise pour nous tous, jamais nous ne l’aurions imaginé.

Le live nous a indéniablement permis de franchir le stade de la simple compilation dite « lounge ». Les fabuleuses performances de Camille y ont largement contribué ; nous avons eu beaucoup de chance de l’avoir avec nous au début. La scène nous a définitivement propulsés dans une autre case inédite, celle du « cover band branché ».

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Nouvelle Vague © Rod Maurice

Les premiers concerts de Londres et Paris étaient presque exclusivement constitués d’initiés, en tout cas de gens de ma génération. Mais avec Internet, tout le monde a eu accès à cette musique, sans parfois rien savoir d’elle, hormis les tubes comme Just Can’t Get Enough de Depeche Mode. Nous avons donc séduit à la fois les connaisseurs et les novices qui ignoraient l’existence des morceaux originaux…

Les maisons de disques en France n’ont pas perçu le potentiel de ce qui concernait selon elles une bande de quadras. Je me suis fait jeter ! Sans doute n’ont-elles pas réalisé que nos morceaux parlaient en fait à des millions de gens. C’est ainsi que nous avons signé sur un label Anglais (Peacefrog Records) puis sur celui de David Byrne des Talking Heads (Luaka Bop) aux États-Unis, nous garantissant une exploitation dans le monde entier (concerts et distribution de nos disques). Et le fait est que ça a marché… On s’est retrouvés à vendre beaucoup de disques, ce qui ne m’était jamais arrivé, et à toucher des publics aussi nouveaux que lointains, en Corée, au Mexique, en Turquie ou en Grèce – nous avons aujourd’hui une fanbase mondiale.

Ensuite, forcément, tout s’enchaîne à un rythme effréné parce qu’il y a une attente. Nous avons voulu y répondre en proposant des variations thématiques : trois autres albums, un disque acoustique et un live suivront. C’était mon rôle de producteur du projet que de le faire évoluer : inviter les véritables chanteurs (3 en 2009), explorer le répertoire des « Jeunes Gens Modernes » Français (Couleurs sur Paris en 2010), intégrer des compositions originales (sur I Could Be Happy en 2016)… tout en essayant de sortir du schéma disque-promo-tournée. Nouvelle Vague a donc été en évolution perpétuelle, dans le son également. De la bossa nova initiale, au pop-rock (des batteries, une basse et de l’orgue sur 3) en passant par la « world music », la soul et le rhythm’n’blues, j’ai toujours essayé de casser un peu le truc.

De quelle manière choisissez-vous les morceaux que vous reprenez ?

M.C. : Sans trop d’évidence ni de recherche monstrueuse non plus ! Sur le premier album, il s’agissait spontanément de nos préférés des groupes ciblés : A Forest pour The Cure, Guns Of Brixton pour The Clash… D’autres chansons sont venues à moi en écoutant la radio ou une vieille cassette par exemple. Olivier Libaux a notamment proposé In A Manner Of Speaking de Tuxedomoon ou, sur Bande à Part, Ever Fallen In Love des Buzzcocks. La version originale de Heart Of Glass de Blondie est une sorte de reggae, nous avons donc décidé de la reprendre ainsi.

Cela dépend moins du morceau que de l’idée d’arrangement qu’il nous donne. Il faut trouver une accroche dans le texte ou la mélodie. Après, ça marche ou ça ne marche pas ! Il nous reste quelques chutes dont nous n’étions pas satisfaits (Happy House de Siouxsie And The Banshees, Bela Lugosi’s Dead de Bauhaus) mais assez peu car, avec l’expérience, on a commencé à bien maîtriser notre affaire.

Le terme « new wave » est flou et fourre-tout, il recouvre autant un style qu’une période : The Police l’est-il moins que Depeche Mode qui le serait plus que The Specials ? J’en ai ma propre acception, guidée notamment par le livre de Simon Reynolds Rip It Up And Start Again – postpunk 1978-1984. Le critère de différenciation étant d’être né du punk et d’en avoir la même énergie : prendre une guitare et y aller à fond en mode do it yourself. De ce point de vue, Eurythmics ou Tears For Fears sont davantage des musiciens de studio qui se revendiqueraient plutôt des Beatles.

Notre succès médiatique est né du fait que les journalistes ont rapidement compris notre angle et nos choix assumés.

Avez-vous eu des retours, bons ou mauvais, de la part des groupes et artistes dont vous avez repris les chansons ?

M.C. : Je n’ai jamais fait la démarche de leur envoyer nos disques, pensant qu’ils en entendraient parler par ailleurs. Lorsque j’ai croisé Elizabeth Fraser des Cocteau Twins au dernier concert de Massive Attack à Paris, je n’ai même pas osé lui parler de notre reprise d’Athol – Brose sur le dernier album…

Entre autres anecdotes, j’ai appris que lorsqu’un journaliste a fait écouter Love Will Tear Us Apart à Peter Hook, il n’a pas reconnu la chanson de Joy Division ! Martin Gore (Depeche Mode), lui, a déclaré dans le quotidien américain The Boston Globe qu’il trouvait notre projet génial et le faisait écouter autour de lui ; ça nous a convaincu de l’inviter à y participer.

Bien que ça n’ait pas été notre but, on a eu la chance de rencontrer plusieurs de ceux qui nous ont inspirés au cours de nos tournées : Terry Hall et Lynval Golding de The Specials, Gary Numan, Mick Jones de The Clash… Nous avons même partagé la scène avec certains d’entre eux : un concert avec Modern English il y a un an, Paul Haig (Josef K), Winston Tong (Tuxedomoon) et Ian McCulloch (Echo & The Bunnymen) nous aussi rejoins pour chanter ensemble. Nous avons été invités à jouer en première partie de Dead Can Dance au Hollywood Bowl de Los Angeles devant 17 000 personnes… Pas mal pour un groupe que j’ai vu en concert à Paris en 1984 dans une petite salle de trente personnes ! J’étais un gamin, Brendan Perry débutait sa carrière, le destin est incroyable parfois. J’ai eu la même émotion quand Étienne Daho et Vanessa Paradis sont venus enregistrer Week-end à Rome pour l’album Couleurs sur Paris. Jamais je n’aurais cru être un jour en studio avec eux.

Je réalise en t’en parlant combien tout cela est allé vite et loin entre 2004 et 2010. C’est comme un rêve éveillé, mais moins au sens du fan que du musicien. J’en sais quelque chose, un artiste déteste qu’on le singe. Or, c’est le cas dans la plupart des reprises. Si ça a si bien matché avec Nouvelle Vague, c’est parce qu’on s’est approprié un matériau pour en faire une autre œuvre dans un rapport gagnant-gagnant respectueux et bienveillant : rendre hommage à une chanson, toucher un autre public, apporter des droits. Pour autant, je ne parierais pas que John Lydon de Public Image Limited ait aimé notre reprise de This Is Not A Love Song (rires) !

 Les chanteuses Camille, Helena Noguerra, Élodie Frégé, Sir Alice ou encore Mareva Galanter, Vanessa Paradis et Clara Luciani notamment ont chanté sur vos disques et incarné le projet Nouvelle Vague d’une façon très glamour… Si bien qu’Olivier Libaux et toi-même êtes restés le plus souvent inconnus du grand public.

M.C. : J’étais clavier dans mon premier groupe, je n’ai jamais voulu être chanteur ni cherché à être connu, ça ne m’intéresse pas. Évidemment, j’ai apprécié de faire des télévisions, de lire des articles sur moi, mais mon objectif premier est de mener des projets.

J’aime profondément les interprètes. Derrière le micro, Camille, Clara Luciani, Mélanie Pain… apportent des idées qui ne nous seraient même pas venues à l’esprit et qu’on n’aurait jamais pu réaliser nous-mêmes ! Je comprends que le public attende leurs autographes après les concerts. Professionnels et artistes savent me contacter par ailleurs.

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Nouvelle Vague © Rod Maurice

Morceaux en Anglais jusqu’au 4e album Couleurs sur Paris, carrière internationale, Nouvelle Vague a pourtant conservé une identité très Française. Comment l’expliques-tu ?

M.C. : Parce qu’il n’y avait que des Français pour oser faire ça ! C’est ce que les Américains et les Anglais nous ont dit et ce n’est pas totalement faux.

Une chanteuse Brésilienne qui ne parle pas Anglais et massacre le texte, des accords faits avec une nonchalance totale, une petite boucle de batterie réalisée en deux secondes… Avec le recul, quand j’écoute Love Will Tear Us Apart (Joy Division) par exemple, je me dis que nous avons été extrêmement gonflés, à la limite du situationnisme !

Certains au départ ont crié au sacrilège mais ils ont vite compris qu’il y a certes du second degré mais aussi et surtout un amour sincère pour cette musique et que notre démarche est artistique.

Autre caractéristique dans l’évolution de Nouvelle Vague, ce chemin d’un univers indépendant et underground vers ce qu’on appelle aujourd’hui la « variété chic » Française que le groupe lui-même a influencé…

M.C. : C’est à l’image du parcours des artistes que l’on a repris. Lorsque j’étais adolescent, nous devions être dix dans mon lycée à écouter The Clash et The Cure. On avait l’impression que ces groupes nous appartenaient. Pourtant, la première fois que j’ai vu les Cure, groupe de cold wave auteur d’un disque tout sauf rigolo (Pornography en 1982), c’était déjà au Zénith (le 15 mai 1984) puis au Palais Omnisports de Paris-Bercy (le 18 décembre 1985) où nous étions 17 000 ! En trois ans, avec l’album The Head On The Door et le single In Between Days, ils étaient au Top 50…  Autant dire que mon sentiment d’exclusivité a volé en éclat. Et aujourd’hui au Mexique, The Cure remplit des stades de 50 000 milles places, ce que l’on pourrait croire réservé aux Rolling Stones ou à Lady Gaga. Il y a un écart énorme entre l’idée que l’on se fait de l’underground et la réalité.

Et puis il y a autre phénomène. Dans les années 80, on n’écoutait que la musique du moment. On n’en avait rien à foutre du passé, d’ailleurs on n’en trouvait plus les disques. Ensuite, durant les années 90, nous recherchions uniquement la nouveauté (grunge, trip hop, jungle, house, techno), l’arrivée du CD contribuant à ringardiser la décennie précédente. Et, à partir de 2000, on a commencé à constater qu’il n’y avait plus rien de neuf et l’on s’est intéressé à ce qui se faisait avant. C’est ça le 21ème siècle et nous n’en sommes pas encore sortis ! Sans doute avec Nouvelle Vague avons-nous été précurseurs dans notre remise au goût du jour façon easy listening d’une période et d’un registre en cours de sacralisation dans lequel certains voient un filon potentiel… Nous, nous l’avons fait en dehors de toute logique commerciale.

Bristol en 2015 te concernant, Uncovered Queens Of The Stone Age pour Olivier Libaux en 2013… Avez-vous d’autres projets, respectifs ou en commun ?

M.C. : Je songe de mon côté à faire un focus sur un groupe et son répertoire, The Cure notamment, en prenant une chanson par album. Mais il faut que je trouve la bonne façon de le faire, en montant un spectacle par exemple.

Avant Nouvelle Vague, j’étais spécialiste des expériences uniques : Indurain, Ollano, Suburbia. Il m’arrive de regretter de ne pas être allé plus loin… Je suis désormais le premier à dire aux jeunes artistes d’arrêter de croire qu’on doit avoir du succès dès le premier album et que si ça ne marche pas on doit arrêter et passer à autre chose. Il faut savoir persévérer.

Pour finir, si tu devais retenir un album de Nouvelle Vague, lequel choisirais-tu ?

M.C. : Le deuxième, sans hésitation. C’est celui dont je suis le plus fier. On a fait le premier très rapidement, sans se poser de questions. Pour Bande à Part, nous avons pris le temps de la réflexion. Surtout, j’ai profité de l’opportunité de toucher un public élargi pour passer du concept à un véritable projet personnel dans lequel j’ai mis beaucoup de moi (la production, le choix de reprendre O Pamela de The Wake…).

… Un morceau ?

M.C. : C’est difficile ! Je dirais Let Me Go de Heaven 17, Dance With Me (Lords Of The New Church), Killing Moon (Echo & The Bunnymen), Parade (Magazine)… Il y en a quelques-uns comme ceux-là que je trouve particulièrement réussis.

… Et un concert ?

M.C. : Celui au Royal Albert Hall de Londres (le 4 novembre 2010), le spectacle en costume Ceremony avec Jean-Charles de Castelbajac (les 18 et 19 mars 2011 à la Maison des Arts de Créteil dans le cadre du Festival Exit), le Circo Voador de Rio de Janeiro et son public complètement dingue (le 30 avril 2010) et puis l’Olympia bien sûr (le 27 octobre 2009).

C’est compliqué de continuer pour tout groupe qui a connu des highlines dont il sait qu’il ne les revivra pas…

Curiosities de Nouvelle Vague
Kwaidan Records – sortie le 19 avril 2019

La release party de « Curiosities » se déroulera ce soir, 16 avril, à Ground Zero (plus d’informations sur l’événement facebook ici)

En concert au Printemps de Bourges le 19 avril 2019, à Paris (Église Saint-Eustache) le 6 mai 2019, à Fontaine (La Source) le 17 mai 2019, à Bordeaux (Rock School Barbey) le 12 juin 2019 et en tournée mondiale.

Merci à Frédérique De Almeida

 

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