Chronique Musique

Mark E. Smith, hommage d’un vieux fan

mark e. smith
Ecrit par Beachboy

Mardi 24 janvier 2018, j’apprends la mort à 60 balais de Mark E. Smith, le leader de The Fall et c’est tout un pan de mon histoire musicale qui me tombe sur le coin de la tronche. Je savais le bonhomme mal en point et tous les abus divers et variés qu’il avait infligés à son corps depuis tant d’années, mais comme beaucoup, je l’imaginais increvable.

Anger Is An Energy, comme le chante cette vieille baderne de John Lydon, mais il faut croire que quand les piles sont mortes, elles sont mortes. Il ne me reste plus qu’à me plonger dans mon incroyable et volumineuse collection des disques de The Fall pour noyer mon chagrin, à coup de bières tièdes et de chaudes larmes.

mark e. smith

Mark E. Smith – The Fall – 1990 Kudan-kaikan, Tokyo/Masao Nakagami/Flickr

Sans même compter quelques projets parallèles tels que l’excellent Tromatic Reflexxions sous le nom de Von Südenfed en compagnie d’Andi Toma et Jan St Werner de Mouse On Mars, je dois bien avoir une trentaine de disques du groupe de Manchester. Vous excuserez donc la profonde tristesse qui baignera ces quelques lignes et qui m’aurait valu de M.E.S, au mieux un rire sardonique, au pire un bon coup de boules.

Le bonhomme avait, en effet, une réputation désastreuse, épuisant à satiété musiciens martyrisés et fans transis terrorisés. On mettra de côté cette réputation sulfureuse et ne répondra pas à cette question Why Are People Grudgeful? pour se consacrer à l’œuvre musicale de M.E.S, sûrement insupportable au quotidien mais si indispensable à mes oreilles.

Lui est né le 05 mars 1957 à Salford la sinistre, à quelques jets de pierre de Manchester, moi le 04, mais quelques années plus tard. J’ai donc découvert The Fall sur le tard, à l’aube des années 90, quand son histoire amoureuse et musicale avec Brix Smith prenait fin. Même si je ne comprenais que dalle, ou presque, à ses paroles mâchonnées ou hurlées, le dentier menaçant de se barrer, le coup de foudre fut immédiat et Extricate et Shift-Work firent une entrée fracassante dans mes solitaires soirées d’étudiant.

Depuis lors, cela était devenu comme une routine merveilleuse, qu’il me faudra apprendre à oublier, d’aller quémander mon The Fall annuel, et de me précipiter pour l’écouter pour enfin vite me poser la question de savoir si ce petit dernier était capable de venir bousculer ma sainte trilogie This Nation’s Saving Grace, Hex Enduction Hour et Perverted By Language.

Ces trois chefs-d’œuvre resteront sûrement indéboulonnables mais pour couper court à toute polémique, sachez, Messieurs, Dames, qu’un mauvais disque de The Fall, cela n’existe pas.

Guidé en premier lieu par John Peel, le plus grand fan du groupe de tous les temps, je m’étais en effet plongé dans les œuvres précédentes du groupe et d’une histoire qui commença en 1979 avec la sortie de Live At The Witch Trials, qui, d’entrée, posait clairement et froidement les choses : We Are The Fall, Northern White Crap That Talks Back.

L’inimitable et pourtant tant imité post-punk de The Fall naissait ainsi dans la grisaille et une Angleterre sous la coupe de l’effrayante Thatcher.

Mark E. Smith s’embarquait ainsi pour les 80’s, une décennie phénoménale tant en quantité que qualité et signait là ses plus grands disques.

Outre les albums déjà cités, il empile en effet les merveilles (The Wonderful And Frightening World Of The Fall ou Grotesque (AFter The Gramme)) et affine son style entre post-punk sec et nerveux, rock alternatif explosif et déstructuré, et chansons à danser et à boire, car oui, on peut danser sur The Fall, I Am Kurious Oranj ayant même été composé en 1988 pour accompagner un ballet !

Comme le disait Smith lui-même, The Fall c’est de la Head Music With Energy ou du rock’n’roll tout simplement dans sa composante la plus sauvage et directe, tout autant que lettrée et arty comme une bibliothèque au fond du garage.

Mark E. Smithat The Fall gig at art show - Bloomberg Space, London/Kirsteen/Flickr

Mark E. Smith at The Fall gig at art show – Bloomberg Space, London/Kirsteen/Flickr

Mark E. Smith devient au fil du temps seul maître à bord, épuise ses collaborateurs à vitesse grand V, on en comptabilise aujourd’hui une bonne soixantaine à avoir subi les foudres de cette vieille sorcière, les labels voltigent ou font eux-même le ménage. Pourtant, ni les changements permanents de line-up ni les excès ne nuisent à ses chansons, qui frôleront souvent le succès sans vraiment jamais l’atteindre.

Les années 90 se déroulent ainsi avec la parution de très bons albums de The Fall, commençant par Extricate et se prolongeant sur les remarquables The Infotainment Scan, ou encore Code : Selfish. Les synthés viennent légèrement adoucir le propos, mais le regard distancié et impitoyable de Mark évite toute baisse de régime.

Les années 2000 s’ouvrent sur deux coups de maître, le costaud The Unuterrable et surtout le splendide The Real New Fall LP (Formerly Country on the Click) en 2003, le dernier très, très grand disque de The Fall.

La suite gardera néanmoins cette constance, quoique légèrement espacée en qualité et fréquence, jusqu’à New Facts Emerge, dernier disque officiel sorti l’été dernier chez Cherry Red Records et qui confirme que, jusqu’au bout, la colère sourde gronde et que la lutte contre la médiocrité sera incessante.

The Fall restera comme un groupe à part, en marge, Mark E. Smith n’aimait personne, nombreux lui rendaient la pareille. Néanmoins, je le vois s’inscrire comme une pierre angulaire de l’histoire du rock, jetant un pont entre les générations.

Héritier des premiers garage rockers, marqué par le Velvet de Lou Reed mais aussi par Can, les Kinks (Victoria cette géniale reprise !) et le Captain Beefheart, balancé par erreur dans la musique grâce ou à cause des Sex Pistols, je lui trouve même un frère de (mauvais) sang du côté de la lointaine Amérique en la personne de David Thomas de Pere Ubu.

Quant à son influence, elle est aussi diffuse que variée, des Smiths à Pavement, de Sonic Youth à LCD Soudsystem. Ses derniers rejetons britons s’appellent Fat White Family, Idles et Sleaford Mods, dans des styles et des attitudes complètement différentes, prouvant ainsi que The Fall était un groupe aux multiples facettes, dans tous les cas, il n’est guère étonnant que ces trois-là soient ce qui est arrivé de mieux à la scène anglaise de ces dernières années.

Me concernant, Mark E. Smith va me manquer, beaucoup, énormément.

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1 commentaire

  • Très bel hommage.
    Étant moi même un fan hardcore (j’ai tous les albums, des compils, des lives, des inédits), je ne peux que te rejoindre, car presque tout mon ressenti se trouve dans ces quelques lignes. (Comme un ami à moi par qui j’ai découvert ce groupe avec l’album « Cerebral Caustic »).
    Mark E Smith va nous manquer terriblement, à nous les fans et également à la musique en général.
    Pour ma part, il n’y a presque pas une seule journée sans que j’écoute une chanson de The Fall et maintenant le plus dur c’est de se faire à l’idée qu’il n’y aura plus de nouvel album. A peine un album était sorti que je pensais déjà au prochain.
    J’ai eu la chance de le voir cinq fois en concert et même d’échanger quelques insultes (car oui le bonhomme n’était pas facile et n’aimait personne) lorsque je suis monté sur scène pour prendre son micro alors qu’il avait déserté la scène. Il a quand même terminé par me dire « I love you » et poser pour la photo. Ce souvenir me restera à jamais gravé.
    Comme toi, Mark E Smith va me manquer, et c’est peu de le dire.
    RIP MES

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