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Chroniques MusiqueInterviews

Moses Sumney : « Si vous venez me voir en concert, attendez vous à pleurer » – Interview

David Jegou
Par
David Jegou
Publié le 28 septembre 2017
11 min de lecture
Moses Sumney/Nina Madeleine

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#bd8b59″]L[/mks_dropcap]e nom de Moses Sumney a déjà fait le tour de la planète avant même la sortie de son premier album Aromanticism.

David Byrne, Sufjan Stevens ou Solange ne jurent que par lui depuis ses premières prestations live d’il y a trois ans. Moses Sumney a préféré prendre son temps pour peaufiner un disque ovni. Nous pourrions le qualifier de soul, mais cela ne serait pas rendre justice à une musique qui explore au-delà des genres.

Addict-Culture a rencontré Moses Sumney, fraîchement débarqué de Los Angeles, en manque total de sommeil. Entre deux bâillements, il a pris le temps de revenir sur le buzz qui l’entoure, les trois années qu’il lui a fallu pour peaufiner Aromanticism et son enfance bercée par Shania Twain.

Pourrais-tu nous parler de tes premiers émois musicaux. Ceux qui t’ont donné envie de devenir un artiste ?

Mes premiers souvenirs remontent à mon enfance à San Bernardino. J’étais obsédé par la country. Pas la country traditionnelle. Plutôt son versant pop que l’on entendait à la radio. Des artistes comme Garth Brooks, Shania Twain ou Toby Keith. Ça résume bien les dix premières années de ma vie. Et puis un jour, j’ai eu envie de devenir chanteur en écoutant India Arie au début des années 2000. J’étais subjugué par son subtil mélange de soul et de folk. Mon travail n’a rien à voir avec le sien, mais, comme elle, je m’inspire de ces deux styles. Je lui dois beaucoup.

Ton chant est vraiment particulier, il nous transporte dans un univers onirique. Est-ce principalement les voix d’autres artistes qui sont à l’origine de ta passion pour la musique ?

Non, c’est la musique qui m’attire avant tout. Pour l’humeur et l’atmosphère qu’elle dégage. Adolescent, j’étais obsédé par les voix parfaites. Aujourd’hui, j’ai tendance à préférer les gens qui ne savent pas chanter. Ils ne sont pas affectés par la technique. Ça dégage une émotion particulière.

Moses Sumney/Nina Madeleine

On parle beaucoup de prestations live remarquables te concernant. Comment les décrirais-tu. Que penses-tu qui te démarque des autres ?

J’utilise des pédales de loop (on enregistre un son en live qui est ensuite joué en boucle, ndlr). Ce n’est pas vraiment commun. Je m’en sers pour enregistrer les harmonies vocales. Il y a beaucoup de chant. Vraiment beaucoup. Je joue seul sur scène, même si ça risque de changer dans un futur proche. Je suis quelqu’un de très émotif. Ce trait de caractère me sert à communiquer au maximum avec le public pour créer un lien à travers ma musique. Si vous venez me voir en concert, attendez-vous à verser des larmes car nous vivrons ensemble une catharsis émotionnelle. Il m’arrive également de pleurer car un concert ne se passe pas comme je le souhaite.

Tu te produis seul sur scène. As-tu un jour tenté une formule avec des musiciens ?

C’est parce que je n’ai pas d’amis. Si je demande à des inconnus de jouer avec moi, j’ai peur de les décevoir. Je voulais aussi progresser, m’améliorer. L’idée d’utiliser des loops m’est venue car je ne savais pas vraiment jouer d’instruments. Je débutais à la guitare. C’est aussi la meilleure introduction de soi-même que l’on peut offrir. Seul sur scène à communiquer ses idées et ses pensées.

Tu sors des singles ou EP régulièrement depuis 2014. Tout va très vite dans l’industrie musicale, et pourtant tu as pris trois ans pour enregistrer ce premier album. Pourrais-tu nous dire pourquoi ?

Je me moque de devenir célèbre ou d’être le nouveau chanteur à la mode. Pourtant, dès que j’ai commencé à composer, instantanément je suis devenu “le” gros buzz de Los Angeles. Ça c’est répandu ailleurs par la suite. C’était d’autant plus ridicule que je débutais. Si tu veux produire de l’art consistant, il faut lui laisser le temps de se développer. Mon album est unique car j’ai passé trois ans à le façonner comme un artisan. Mon style n’existait pas auparavant. Personne n’est allé dans les directions que j’emprunte. En 2014, on m’a proposé d’excellents deals pour sortir un disque immédiatement. Ça n’aurait pas été honnête de ma part de signer un contrat sans me sentir prêt.

Des musiciens renommés et respectés sont fans de ton travail depuis le début (David Byrne, Solange, Sufjan Stevens etc). N’était-ce pas trop dur à vivre en tant qu’artiste cherchant à s’imposer que les médias citent sans cesse ces noms plutôt que de se concentrer sur ta musique ?

C’était vraiment frustrant. Même si je suis reconnaissant envers les artistes que tu cites. J’ai choisi dès le début de présenter ma musique en concert, en espérant que le bouche à oreille fonctionnerait. Mon seul but était de créer une connexion dans une pièce avec un public. Grâce à ce coup de pouce extérieur, je n’ai pas eu à me battre, comme beaucoup d’artistes débutants, en postant des chansons dans le vide, sur internet. J’ai publié de la musique quand je me suis senti prêt, à un moment où je bénéficiais d’une certaine notoriété.

Tu aurais pu avoir des invités prestigieux sur Aromanticism. Ce n’est pas le cas. Est-ce toujours lié à cette même logique de tout vouloir faire seul ?

Effectivement, ça aurait été facile pour moi de faire appel à des noms connus. Mais j’ai préféré tout enregistrer presque seul, avec des gens de confiance. Je sentais que c’était enfin le moment d’être moi-même. Avec ce disque j’ai pu faire mes preuves en tant que musicien. Des artistes renommés auraient détourné l’attention. Je suis à l’initiative du casting des invités qui jouent sur Aromanticism. J’ai trouvé une harpiste sur internet. Je suis allé à la rencontre de musiciens après les avoir vu jouer en concert, ou lorsque j’ai partagé la même affiche. C’est le cas de Matthew Otto de Magical Cloudz qui a produit quelques titres, par exemple.

Moses Sumney/Nina Madeleine

Même s’il est difficile de rattacher cet album à un style spécifique, je trouve que le mot soul prend tout son sens à son écoute. Qu’en penses-tu ?

Pourquoi as-tu besoin de rattacher la musique à un style ? J’aime la soul car on peut la définir en tant que concept ou en tant que genre. L’idée que cette musique vienne de ton âme me fascine. Je m’y reconnais, mais ce n’est pas suffisant pour décrire complètement ma musique. J’ai intentionnellement créé une atmosphère difficile à décrire. Le monde est vraiment complexe, avec des recoins, des ombres, des couches et des couleurs différentes. J’ai voulu capturer ça en musique. (Silence) À y réfléchir, tu as raison. C’est de la musique soul.

Ton premier EP, Mid-City Island comprenait beaucoup de premières prises et d’improvisations. Est-ce encore le cas sur Aromanticism ?

Sur un seul titre, Indulge Me. Il a été enregistré en 45 minutes. Tout le reste a été travaillé et analysé à l’extrême. C’était facile pour Mid-City Island. Personne n’avait jamais entendu ma musique. Peu importait si le résultat sonnait sommaire. Avoir un projet d’album a rendu le process plus intense. Chaque détail est important. J’ai consacré plusieurs mois à certains d’entre eux.

L’album est plus produit que tes enregistrements précédents. As-tu arrêté les bricolages à la maison pour enregistrer dans un véritable studio ?

Étrangement, non. En dehors de Quarrel qui nécessitait une grosse section instrumentale jouée live, tout a été enregistré en chambres. Et j’en suis très fier. Arriver à faire sonner des morceaux de cette façon avec un budget presque inexistant relève du miracle. Le résultat sonne intime, mais plus approfondi que mes enregistrements précédents.

Je trouve ton univers onirique. Les rêves, en littérature ou dans les films, sont souvent associés à l’univers des enfants. Ton art est-il un moyen de retrouver cette insouciance et cette liberté qu’ont les enfants ?

Si j’ai envie de te répondre que non, je suis convaincu que tout est lié à l’enfance dans la vie d’un adulte. Donc, la réponse est non, mais oui (rire).

Tu avais déjà décidé du titre de l’album, Aromanticism, avant même d’en avoir composé la moindre note. Pourrais-tu nous dire pourquoi ?

Parce que je voulais composer un concept album. Je me suis toujours demandé pourquoi chaque album qui sort n’en est pas un. L’art doit être cohérent, avec des liens. Il fallait connecter mes paroles, car la musique part dans des directions différentes. Un peu comme moi dans la vie.

Crédit photo : Nina Roullin

Merci à Agnieszka Gerard

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