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Pan European Recording : Singulier Pluriel

Ecrit par French Godgiven

Dix ans déjà ont passé. Une décennie durant laquelle le label Pan European Recording aura distillé son éclectisme éclairé au travers de sorties toutes plus iconoclastes les unes que les autres : du rock acide, lourd et habité d’Aqua Nebula Oscillator à celui, hybride et mystique, du quintet Poni Hoax, de la pop spectaculairement surréaliste de Flavien Berger à celle, excentrique et mordante, de Judah Warsky, de la techno hyper-mondialiste et pré-apocalyptique de Koudlam à celle, cinématique, romanesque et glacée, de Maud Geffray, la structure aura frayé avec les codes du grand public tout en maintenant une exigence artistique incontestable. Et ce ne sont que quelques exemples au sein d’un catalogue qui compte aujourd’hui une soixantaine de références.


Àl’occasion de cet anniversaire, la joyeuse troupe investira le Point Ephémère, salle culturelle du nord de Paris, au bord du canal Saint-Martin, pour une rétrospective exceptionnelle, du 18 au 29 janvier prochains. Les trois premières soirées, qui verront défiler les groupes et artistes phares du label pour une série de concerts et de DJ sets, seront suivies d’une semaine d’expositions autour de son histoire.

L’équipe a accepté de me recevoir dans son studio attitré, qui jouxte ce même Point Ephémère, pour ce qui devait être une discussion ciblée autour de dix disques emblématiques, et qui se muera progressivement en conversation enflammée autour de la notion d’esprit de famille, de session cosmique et de platitude de la Terre. Sont présents Gillian Bourgeois, assistant chef de projet, Luc Rougy, ingénieur du son et réalisateur, Léo Puy, assistant publishing chez IBU, maison d’édition du label et, bien entendu, Arthur Peschaud, boss du label et garant de sa ligne artistique.

Ce dernier se révèle être un personnage extrêmement attachant, à l’image de son entreprise : ouvert mais pragmatique, capable d’élans lunaires mais attaché aux plaisirs terrestres, passionné acharné et responsable volontaire, susceptible d’accueillir la star Arielle Dombasle le temps d’un album comme de signer un collectif de doux dingues qui enregistrent le bruit du vent dans des structures métalliques. Un rêveur hardcore, en quelque sorte, pour qui ses artistes, au-delà de possibles postures d’avant-garde ou d’audaces formelles, qu’il juge secondaires, sont avant tout de brillants mélodistes, s’inscrivant dans une certaine vision de la tradition pop.

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Romain Turzi, avec qui vous avez monté Pan European Recording ?

Arthur Peschaud : Pour vraiment dérouler le fil depuis les origines, je vais repartir du moment où, au milieu des années 2000, j’ai été embauché par la structure Record Makers (maison de disques fondée par le duo Air et le producteur Marc Tessier du Cros, ndlr), après avoir multiplié les stages, comme c’est souvent le cas dans ce milieu. On avait alors reçu les démos de Romain, qui étaient très bad-ass pour l’époque : il était vraiment dans l’artisanat crâneur, façon dur à cuire autodidacte, à se prendre pour Ennio Morricone en enregistrant ses guitares directement dans son Mac. Tant sur la méthode que sur le son, ça nous avait tellement impressionnés que Sinclair Godon, mon directeur artistique de l’époque, et moi-même, avons insisté pour le signer.

Du coup j’ai pris le projet Turzi sous mon aile, démarré la production d’un premier EP, Made Under Authority, avec les démos sur la face A, et initié l’enregistrement, chez moi, d’un morceau plus long pour la face B. Le jour de la session, l’un des claviers n’est pas venu, le bassiste l’a remplacé et je me suis retrouvé moi-même à tenir la basse dans le groupe. Au fur et à mesure, je me suis mis à manager Turzi tout en jouant dedans, puis à organiser les enregistrements des albums A (2007), puis B (2009)…

B ce sera un peu plus tard, mais d’abord vous montez ensemble votre propre label, au mépris des risques encourus vu le contexte…

AP : La réalité, c’est que la crise du disque était alors optimale : tous les labels indés fermaient, l’avenir s’annonçait vraiment sombre même dans les majors, où ils avaient embauché des tonnes de gens de chez HEC qu’ils ont dû virer. Nous étions convaincus, de façon assez ingénue, que l’existence de la musique ne dépendait pas nécessairement de son industrie. C’était aussi une époque intéressante pour ça, tout a été remis en question et les cartes ont été rebattues : ce qui était censé cartonner ne se vendait plus. D’une certaine manière, cette crise nous a même aidés, puisque ça remettait tout le monde au même niveau.

C’est durant cette période, en tournant avec Turzi, que nous avons rencontré ceux qui allaient devenir les premières signatures du label : Aqua Nebula Oscillator, Koudlam, Kill For Total Peace, One Switch To Collision… C’est quasiment dans le van de tournée que nous avons créé Pan European Recording, en se disant qu’on croisait vraiment trop de bons groupes, et qu’il n’y avait de toute façon plus de label pour les signer. Il y avait presque une ambiance de western (rires).

Alors que l’époque est plutôt propice à l’électro-clash, au courant nu-rave ou au renouveau du rock anglais, le sous-titre de votre première sortie, la compilation Voyage, annonce clairement la couleur : « Facing The History Of French Modern Psychedelic Music ».

AP : Notre grand point commun à tous, à l’époque, c’était d’être des diggers de disques, des gros collectionneurs, comme les gens gravitant autour de la scène de Sonic Youth, et on était à fond dans les trucs noise, le krautrock… Du coup, ça m’a ouvert des portes, on s’amusait tous ensemble à tripper sur ces codes musicaux. Après c’est vrai qu’on était en pleine explosion du clubbing, mais j’ai envie de dire que l’un n’empêche pas l’autre. Ou ne devrait pas. C’était avant qu’internet soit aussi omnipotent, il y avait encore des cloisonnements.

À l’époque, sans avoir une connaissance exhaustive du genre, le seul groupe contemporain que je rapprochais de votre son était les Black Angels, originaires du Texas.

AP : Il y avait déjà quelque chose qui se passait aux Etats-Unis, avec les Queens Of The Stone Age par exemple. Le premier album de Turzi (A, donc) était sorti là-bas sur Kemado Records, qui le proposait en pack avec Voyage comme binôme, ce qui nous a pas mal aidés aussi : ça présentait une nouvelle scène française et ça avait plutôt bien marché. En revanche, ils n’ont pas aimé B : ce qu’ils appréciaient chez Turzi, c’était notre côté Catherine Ribeiro + Alpes (groupe progressif français des années 1970, ndlr), la musique expérimentale « à la française », et sur B on a trop singé ce que les groupes avec lesquels nous avions tourné, qui étaient déjà dans ce type de son, nous avaient amené. Danava, c’était une claque pour nous, et pourtant c’est juste un groupe de routiers américains (rires). Ils avaient le son que nous voulions avoir, alors que, précisément, nous avions le nôtre parce que nous avions d’autres références culturelles.

C’est ce qui nous a marqué avec l’Amérique : chaque personne sait mieux jouer de la guitare que tu n’en joueras jamais, mais n’a pas l’idée d’ouvrir le champ de son possible. Ils sont dans des codes très ancrés dans leur culture, dans des styles musicaux définis. Le truc en France, c’est qu’on ne se souvient pas des musiques de nos révolutions. La musique est plus importante aux Etats-Unis ou en Angleterre, qu’elle ne l’est en France. Là-bas, c’est normal de jouer de la guitare. Ici, si tu dis que tu es musicien, tu passes tout de suite pour un hurluberlu.

Et si en plus la musique que tu fais sort des sentiers battus…

AP : Alors là, c’est fini, tu es un hippie, un drogué, un communiste (rires). C’est hors cadre : les gens, en France, ne s’intéressent pas énormément à la musique. À côté de ça, je ne sais pas si on peut parler de dichotomie, mais ça crée des niches super intéressantes : le fait que cela ait peu d’importance au niveau global entraîne la naissance d’ilots de passionnés autour du truc.

D’un autre côté, quelqu’un comme Flavien Berger peut se retrouver à faire la tournée des Zéniths de province en première partie de Christine And The Queens.

AP : Temporellement, on n’est plus dans le même monde : quand on était au collège, le type de musique que l’on écoutait nous faisait choisir la bande de potes avec laquelle on allait traîner. C’était un identificateur fort, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui, où tout est éclaté en mille ramifications et sous-genres. Ce qui revient à dire que la musique devient encore moins importante alors qu’elle est omniprésente, mais réduite à un support de l’amusement général.

La première référence du label qui soit consacrée à un artiste seul, c’est le premier Aqua Nebula Oscillator, formation à géométrie… variable, on va dire ?

AP : En fait ce disque est l’assemblage d’enregistrements effectués sur une période de dix ans. Je me souviens de la première fois que je les ai vus, c’était dans le 18ème arrondissement de Paris : ils devaient signer avec un label dont j’ai oublié le nom, et ont fait foirer le deal en quelques minutes. Ils avaient une réputation de freaks (et l’ont toujours, quelque part), mais David Sphaèr’Os est aujourd’hui l’un de mes meilleurs amis. On a sorti quatre albums ensemble, et il n’y a jamais eu deux fois le même musicien dessus. Juan Trip, qui assure la batterie sur le premier, vampirise un peu l’espace, mais Aqua Nebula, c’est vraiment David avant tout, avec ce son de guitare si caractéristique, et il demande une implication totale aux gens qui jouent avec lui.

Il souhaite que tout le monde ait le même niveau d’intensité que celui qu’il place dans sa musique, c’est pour ça que les gens ne tiennent pas et qu’il y a eu quatre formations différentes en quatre disques. Je me rappelle même qu’on a enregistré le deuxième album et tout mis à la poubelle dans la foulée (rires). Avant de le refaire dans le squat des Bluets à Ménilmontant avec, aux manettes cette fois-ci, Juan, qui a cette capacité à tout mixer comme dans les années 60, la caisse claire par-là, la basse ici et ainsi de suite.


On arrive à un disque qui marque un tournant pour le label à mon sens, c’est le Goodbye de Koudlam : on s’éloigne pour la première fois de l’identité psychédélique et heavy des sorties précédentes.

AP : J’ai rencontré Gwen (fondateur et membre unique de Koudlam, ndlr) par l’entremise de Cyprien Gaillard (artiste contemporain pluridisciplinaire, ndlr), que j’ai connu auparavant, bien avant sa première création, via un de mes meilleurs amis, décédé il y a trois ans, qui a été une personne très importante pour le label et pour mon ouverture personnelle sur Paris. À l’occasion d’un festival d’échanges entre artistes visuels et musiciens, Cyprien collaborait avec Gwen et m’a demandé de venir les voir. C’est donc lors d’une soirée de répétition générale à Maubeuge, dans une salle à moitié vide, que j’ai vu Koudlam en live et j’ai pris une claque. Le mec était à l’opposé de tout ce qu’on faisait à l’époque, mais la puissance de sa musique m’a sonné.

Alors qu’avec Turzi nous étions dans une démarche où chaque nouveau synthé donnait naissance à un nouveau morceau, Gwen a renversé cette idée en nous disant que la seule chose qui compte, c’est ce qui sort des enceintes au final, ce qui se trouve sur le disque. C’est une personne qui a un monde intérieur énorme, c’est ça qui m’intéresse dans sa musique. Et même dans la musique en général, ce n’est pas le « comment » qui m’attire, mais plutôt le « pourquoi », la réponse à des questionnements profonds. Gwen invente une sorte de monde parallèle extatique, et c’est un processus créatif extrêmement long. C’est pour cela qu’il s’est écoulé deux ans entre Live At Teotihuacan (le premier EP de Koudlam pour le label, ndlr) et Goodbye, puis quatre ans entre celui-ci et Benidorm Dream. Le prochain album est en gestation, et il sera énorme j’en suis sûr.

Concrètement, qu’est-ce que le succès d’un titre comme See You All, qui a été utilisé dans le film Un Prophète de Jacques Audiard, et dans de nombreuses publicités, apporte au label en termes de visibilité ?

AP : Sincèrement, c’est très éphémère. La publicité, je n’ai aucun problème avec ça. On ne l’a pas vécue comme une corruption, on l’a juste prise comme un moyen de faire plus de disques. C’est vrai que c’est un morceau clé dans l’histoire du label, mais pas une vitrine. J’aime bien l’idée de ponts, parce que j’ai toujours cette espèce d’ambition globale, en tant que patron, que cela puisse amener des gens à s’intéresser à nos autres artistes, mais cela n’a pas été tant le cas que ça. C’est la théorie des cercles en fait : les gens qui aiment le label pour le label, de manière globale, c’est assez rare, parce que je pense que nous sortons des disques qui sont musicalement tous différents les uns des autres.

Et quand vous regardez tout ça, avec le recul, qu’est-ce que vous en pensez ?

AP : Je me projette assez rarement sur le passé, même si j’ai tout réécouté pour préparer les dix ans du label, pour sélectionner la compilation numérique de trente titres (Rewind 2017-2007, ndlr) qui sort à cette occasion. J’ai du mal à le signifier comme étant un accomplissement, pour moi l’histoire du label est davantage une série de moments superposés les uns aux autres. Pour autant, je vois bien le sens de l’ensemble, j’arrive à relier les artistes entre eux : de mon point de vue, ce sont tous de grands mélodistes. Ils ne se justifient pas par un genre de musique particulier, ce sont avant tout de grands compositeurs de chansons. Tous. Et à travers ça, le medium a assez peu d’importance : la musique, c’est la musique. Mais si, pour moi, le lien entre eux est évident, je peux comprendre, vu qu’ils projettent ce qu’ils font dans des cercles différents, que ce soit compliqué, pour des gens qui s’intéressent à un artiste particulier du label, de voir ce qui le relie aux autres.


Tout ce que l’on vient de se dire sur ce qui rassemble et différencie vos groupes pourrait suffire à décrire le disque suivant, Voyage II : Mort Pour La France, deuxième compilation du label qui est sortie en 2010. C’est aussi l’époque où vous vous retrouvez officiellement seul aux manettes.

AP : Voyage II c’est vraiment la suite logique du premier volume, ce sont quasiment les mêmes artistes, ça forme un cycle. Après, honnêtement, ça a été assez tacite entre Romain et moi : il avait Turzi, moi j’avais le label, et chacun de nous deux s’est désengagé progressivement du domaine de l’autre. Il a encore son nom crédité sur le Koudlam, c’était une façon pour moi de l’impliquer davantage. Mais depuis le début, franchement, c’est moi qui assume la direction artistique de Pan European Recording.

Sur ce disque, il y a un morceau très intriguant : Emile, signé White & Sticky, qui semble être une référence directe au tueur en série Emile Louis.

AP : Ah ça, c’est encore un bon copain, Colin Ledoux. À l’origine c’est un titre qui devait faire partie d’un conte un peu déjanté, dans lequel les enfants prenaient le pouvoir. C’est l’un des nombreux projets qui n’ont pas abouti, il faut avouer qu’il était peut-être un peu ambitieux de vouloir faire un livre-disque de ce type. C’est quelque chose que j’aimerais bien faire, sur Pan European ou ailleurs, avec une maison d’édition par exemple. On est en contact avec une boîte qui fait des livres de science-fiction, on voudrait faire des livres-disques chapitrés, qui illustreraient le texte par des musiques d’ambiance, en calculant la vitesse de la lecture pour adapter leur durée. J’aime bien ce genre d’idée un peu conceptuelle, pour voir quelle musique pourrait en découler. J’en reviens au Goodbye de Koudlam, c’est à partir de ce disque que le label a vraiment commencé à exister, qu’on a commencé à avoir ce type de démarche, de volonté de recherche. Ce que le label partage avec Gwen, c’est un rapport presque familial.


En parlant de famille, on arrive justement à un disque important, le premier Judah Warsky, Painkillers & Alcohol.

AP : Il y avait déjà deux morceaux du groupe de Mathieu (Césarsky, alias Judah Warsky, ndlr), Chicros, sur les compilations Voyage, mais vu qu’en plus on jouait tous les deux dans Turzi, on a une relation d’amitié plus spécifique. Ça faisait un moment que je le poussais à faire quelque chose en solo. Non pas que je n’aime pas ce font les Chicros, mais ils sont ensemble depuis le lycée, et j’avais envie de le mettre en face de lui-même. Et Mathieu a refusé, parce que c’est la personne la plus fidèle qui soit : il considérait que s’il écrivait un morceau, c’était nécessairement pour Chicros. Jusqu’à cette histoire d’accident, où il a perdu l’usage d’un doigt, et a composé une chanson, défoncé aux antidouleurs, qui ne ressemblait pas à ce qu’il faisait avant. Et j’en ai rajouté une couche, en lui disant que si ce n’était pas pour les Chicros, c’était forcément pour lui (rires).

C’est peut-être le premier disque du label qui dresse à ce point un pont entre tonalité pop et approche expérimentale.

AP : Mathieu est là depuis le début, il jouait même avec Turzi avant moi, c’est un élément central de Pan European. C’est même son cerveau, quelque part : c’est quelqu’un qui a une mémoire et une connaissance au-delà de la moyenne. Il joue sur beaucoup de disques du label, il a même intégralement arrangé, produit et enregistré le dernier Thos Henley (chanteur anglais, dont le Blonde On Basically Ginger est sorti en novembre dernier, ndlr), tout ça en trois jours.

En 2013, le label publie le troisième album de Poni Hoax, A State Of War. Un disque en apparence plus accessible que les salves électro-rock de ses deux prédécesseurs, sortis chez Tigersushi.

AP : En fait c’est Nicolas Ker (le chanteur du groupe, ndlr) seul que j’ai d’abord signé, puis nous avons passé beaucoup de temps ensemble, à discuter. C’était génial d’ailleurs, ce furent des moments incroyables. Et c’est lui qui a ramené Poni Hoax, qui n’avait plus de label : ils devaient signer chez Columbia et ça ne s’est pas fait. On a mis énormément de temps à faire ce disque. Poni Hoax, c’est un groupe maudit, quelque part.

C’est la première fois que vous signez un groupe qui a déjà un passif discographique derrière lui. Qu’est-ce que ça change ?

AP : Beaucoup de choses. Ils avaient déjà un succès derrière eux, étaient bourrés de certitudes, mais avaient dû refaire plusieurs fois cet album, avec plusieurs producteurs. En général, quand on accompagne un artiste, on assume un rôle de vecteur, on crée une bulle autour de lui, on intervient à un rôle plus ou moins élevé selon les projets. Avec Poni Hoax c’est un peu différent. Aujourd’hui je pense que c’est un disque un peu… fatigué, mais qui a été salvateur : c’est ce qui leur a permis d’avancer et de faire le nouvel album (Tropical Suite, qui sortira le 3 février prochain, ndlr), que je considère comme leur meilleur. Toujours est-il qu’après le succès de Koudlam, ça nous a fourni en quelque sorte un deuxième groupe phare pour le label.

Au début de l’année 2015 sort 1994, le premier EP solo de Maud Geffray (moitié du duo Scratch Massive), accompagné d’un court-métrage de dix minutes, montage d’images prises vingt ans auparavant lors d’une rave party en Bretagne. Il s’agit aussi du premier disque d’obédience strictement électronique publié par le label.

AP : Avant cela, dans une veine électro, il y avait eu le Trackers de Juan Trip, qui était passé complètement inaperçu. J’ai une relation d’amitié très forte avec Maud, depuis plusieurs années maintenant. Un soir, on était chez elle avec Gwen, et elle nous montre ce film, fait à partir d’images en super-8 qu’elle avait remontées, pour lesquelles elle avait composé un morceau, se demandant s’il fallait que ça sorte ou pas. Je lui ai tout de suite dit que ça m’intéressait de le publier.

Le contraste entre ces images de fête et une musique très sombre est absolument saisissant : on est submergé par la mélancolie qui se dégage de l’ensemble, comme un hommage au dernier moment communautaire fort, avant l’avènement d’internet.

AP : C’était en effet le dernier mouvement à la fois social et musical. Quand j’ai vu ce film pour la première fois, il était évident pour moi que c’était une histoire de fantômes, en référence à un temps révolu (silence). Et pourtant, c’est bien de nos jours que Maud a produit cette musique : c’est donc avec sa propre sensibilité et son recul qu’elle a puisé dans son imaginaire pour retranscrire sa vision de ces moments passés, de cette fête à laquelle elle a participé. Cela fait vingt ans que Maud perpétue cela, notamment à travers son travail dans Scratch Massive, et c’est une époque qui n’a pas encore été vraiment racontée. Effectivement, c’était le dernier mouvement social global avant internet, et que tout n’explose en mille morceaux.

Alors qu’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, tout est fait pour tu restes dans une bulle avec des gens qui ont les mêmes centres d’intérêt que toi.

AP : Ce qui est incroyable avec internet, c’est qu’il suffit de trouver cent personnes qui soient d’accord avec toi pour créer un groupe, sans avoir besoin de débattre. Je suis tombé récemment sur celui des « platistes », par exemple. Le pouvoir d’internet, et son réel danger aussi, c’est de te permettre de chercher tout ce que tu veux trouver : il suffit de dénicher cinq mille personnes qui pensent que la Terre est plate, et ça permet d’affirmer quelque chose de complètement absurde sans subir aucune contradiction. C’est un vrai problème. Pour en revenir à Maud, notre collaboration se poursuit et nous sortirons son premier album sous son nom en mars prochain.

Il est temps d’évoquer mon disque fétiche de l’année 2015, le Léviathan de Flavien Berger, chef-d’œuvre de pop surréaliste dont j’ai déjà abondamment parlé ici à sa sortie.

AP : On a rencontré Flavien au moment où on commençait à s’interroger sur la façon dont devait évoluer le label. Devions-nous tenter de faire des disques comme les autres ? Comment nous professionnaliser tout en gardant notre liberté ? Nous avons alors découvert le collectif Sin via un ami, Quentin, qui y appartenait, et au sein duquel officiait également Flavien. On hésitait entre signer tout le collectif ou Flavien seul, et finalement on a fait les deux. Il s’est pointé avec des cartes SD contenant des heures de musique, avec des choses complètement disparates, des milliards de bonnes idées.

Léo Puy : Ce qui est marrant c’est que tu as signé Flavien Berger pour son côté expérimental, sans connaître sa dimension de chanteur.

Arthur Peschaud : Exactement. Après que son premier EP Glitter Gaze soit sorti, il nous a fait écouter le disque qu’il avait fait exclusivement pour sa femme, avec des chansons magnifiques. C’est un album de vingt-sept titres, qu’il refuse de sortir, mais ce que ça nous a révélé, c’est sa nature profonde de chanteur. Glitter Gaze c’était vraiment brut, et pour le maxi suivant, Mars Balnéaire, on a commencé à affiner le son en lui faisant travailler les mixages de voix avec Luc (Rougy, collaborateur régulier et ingénieur du son attitré du label, ndlr). On l’a fait de façon détendue, sans se prendre la tête non plus.

C’est ensuite qu’on s’est posé la question autour de ce que devait être un album, car si ces deux premiers disques, durant quarante minutes chacun, étaient sortis dans les années 70, ils auraient été considérés comme des longs formats. On a pas mal travaillé autour de ça, en se disant qu’un véritable album devait contenir dix morceaux et durer une heure environ. D’habitude on ne se pose pas autant de questions, mais après Glitter Gaze qui était passé relativement inaperçu, on a commencé à avoir un peu de presse pour Mars Balnéaire. On a alors senti que quelque chose était en train de s’enclencher autour de lui.

Pensez-vous que le fait qu’il chante en français sur le deuxième disque ait fait une vraie différence ?

AP : C’est un mélange de plein de raisons : la spontanéité qu’il manifeste, une certaine ingénuité aussi, combinées à une certaine forme de maîtrise, qui projette quelque chose dans l’imaginaire de l’auditeur. Derrière ce Mars Balnéaire, on avait plus de trente-cinq titres pour faire Léviathan, et on a vraiment travaillé autour de la notion de trip, pour arriver à faire rentrer dans ce disque tout le syncrétisme de Flavien. C’est un peu le cœur de notre métier, labels ou producteurs : donner réalité à des disques imaginaires.

Après le Bruxelles de Judah Warsky, c’est le deuxième album du label qui soit si ouvertement francophone. Par rapport à tout ce vous aviez fait avant, c’est quelque chose que l’on présente différemment au public ?

AP : Dans les faits, ça change quelque chose, mais sincèrement, pas dans la façon dont on conceptualise les choses. Je ne me suis pas posé la question en fait : c’était tellement naturel pour Flavien de chanter en français, lui qui est bien moins angliciste que Judah Warsky, justement, ou même Nicolas Ker. Il est avant tout dans la mélodie, Flavien. Beaucoup de ses paroles ont été écrites en collaboration avec sa petite amie, Maya de Mondragon.

L’avant-dernier disque que nous allons évoquer ensemble est l’album de Nicolas Ker, Les Faubourgs De L’Exil, sorti en février 2016. Voilà quelqu’un qui multiplie les projets, en tant que chanteur de Poni Hoax bien sûr, mais aussi avec DJ Gilb’r au sein du duo Aladdin ou avec le producteur Mike Theis, en compagnie duquel il a monté le groupe Paris. Et là, il sort son premier album sous son nom seul : c’est son cou sur le billot, alors qu’il est réputé pour être très sensible.

AP : Je suis extrêmement fier de cet album. Le truc avec Nicolas, c’est que c’est vraiment quelqu’un de génial, mais qu’il est tout à fait capable de s’éparpiller dans mille directions. Et ce qu’il faut faire ensuite, c’est les unifier pour en faire un disque, comme un puzzle. Alors que ces Faubourgs De L’Exil semblent légers, et ont d’ailleurs été enregistrés assez rapidement, leur gestation, elle, a été longue et douloureuse.

Toutes proportions gardées, cet album m’a énormément fait penser au Hunky Dory de David Bowie : un disque en forme de mise à nu, qui parvient à marier évidence pop et lyrisme ébréché.

AP : Ça lui ferait plaisir d’entendre ça (sourire). En tout cas ça me fait plaisir à moi, car j’y ai mis beaucoup de ma personne. C’est le seul disque du label sur lequel j’ai fait des prises moi-même, avec ma carte son. Ensuite Luc nous a rejoint, heureusement d’ailleurs (rires), mais bien que l’on ait refait certaines choses, on a conservé cet aspect fracassé, accidentel même, jusqu’au bout.

Sur tous ses autres disques, il partage le leadership avec une autre forte tête. Vous sentiez que celui-ci était un album important à faire pour lui, qu’il lui fallait se retrouver seul en première ligne ?

AP : Sur ce disque, il est quand même accompagné par Arnaud Roulin au piano et quelques autres instruments, pendant que lui chante et joue de la guitare. Je pense que c’est un album très sincère par rapport à ce qu’est Nicolas, il fallait qu’il fasse quelque chose qui représente vraiment qui il est. Certaines de ces chansons avaient été composées jusqu’à quinze ans auparavant, du coup l’ensemble forme un véritable patchwork de toute sa vie, en fait.

En ce moment, il profite de la lumière que lui apporte sa collaboration avec Arielle Dombasle, et c’est très bien pour lui, mais je n’ai pas trop le temps de me laisser aller dans un tel vortex avec lui : j’ai une famille, des enfants, et d’autres artistes à gérer. Parler de Nicolas, ça me rappelle que lors de mes années à Record Makers, on me conseillait de ne pas être trop pote avec les artistes. Finalement, avec Pan European Recording, j’aurai fait tout l’inverse (rires). Je pense qu’il faut trouver des intensités fortes pour arriver à se poser les bonnes questions, que ça conditionne forcément le résultat de notre travail.


Pour boucler notre sélection de dix disques, je voudrais parler du dernier album de Buvette, Elasticity, sorti en septembre dernier. Encore un projet derrière lequel se cache un unique protagoniste, le franco-suisse Cédric Streuli.

AP : Lorsque j’ai entendu parler de lui, c’était une star locale dans son canton en Suisse, vers Vevey. Il avait déjà sorti deux albums sur son label, Rowboat, et avait presque fini le troisième, que je lui ai proposé de sortir sur Pan European (The Never Ending Celebration en 2014, ndlr). C’était donc l’album de la rencontre, on va dire, alors que celui-ci, le dernier, on l’a vraiment pensé ensemble. On l’a enregistré ici, au Point Ephémère, avec plein de gens qui passaient tout le temps pour donner leur avis, comme ça se passe d’habitude pour les autres. C’était intéressant d’ouvrir son monde de cette manière.

Je trouve que c’est peut-être le disque dont l’éclectisme rejoint le plus celui du label : on y trouve de la house old school, du dub, de la cold wave…

AP : Oh tu sais moi je suis fan de reggae et de zouk, alors bon (rires). Sinon Flavien Berger a fait un live à France Inter récemment, où Denez Prigent, qui m’a mis une belle claque, jouait aussi. J’adore la musique bretonne, j’aimerais bien faire quelque chose avec Denez. Pour ce qui est de Buvette, il est lui aussi dans l’idée que ce n’est pas le style de musique qui compte, c’est le fond. Je t’avoue que je ne suis pas encore sorti de l’état d’esprit qui entoure ce disque, c’est encore trop récent. J’ai du mal à être prolixe quand c’est aussi frais, je suis le pire promoteur de mes disques quand ils viennent de sortir (rires).

Quels sont vos projets pour 2017 ?

AP – Il y aura donc le Poni Hoax en février, Maud Geffray en mars, la troisième compilation Voyage en avril et enfin un nouveau Judah Warsky en juin ou septembre. On est aussi en train de faire l’album de Lisa Li-Lund (artiste proche du label depuis le début, ndlr) : c’est important pour moi, à l’occasion des dix ans du label, et Etienne Jaumet et Romain Turzi y participent. Quant aux prochains Koudlam et Flavien Berger, ce sera pour 2018.

On sent un certain esprit de famille entre les artistes de Pan European Recording : les uns sont impliqués dans les disques des autres, Judah Warsky va jouer de la basse sur l’album de Flavien Berger, qui ira faire des chœurs sur celui de Buvette. C’est important pour vous, cette ambiance-là ?

AP : Oui, mais ça ne se fait pas de façon calculée. Comme on centralise tout, ça arrive très spontanément. Comme je te le disais, l’avis de Mathieu (Judah Warsky, ndlr) est très important pour moi, comme celui de Flavien. J’aime bien l’idée, même si le terme est un peu fort, qu’on construise des mythes ensemble. Après avoir fait un trajet créatif avec des artistes, j’aime avoir leur avis sur les autres projets du label. Même s’ils n’aiment pas certaines choses, ce n’est pas grave : ça se fait de façon induite, vu qu’on passe notre temps à écouter les productions des uns et des autres. On n’est vraiment pas dans la compétition en fait. Et si on l’était, on perdrait (fou rire).

Léo Puy : Je ne dirai pas que c’est ce qui nous différencie, parce que je ne doute pas qu’il y ait un esprit de famille chez les autres, mais dans le cas de Pan European, je trouve que c’est ce qui définit le label.

Arthur Peschaud : Ça rejoint un peu notre idée centrale, qui est d’inventer notre propre fonctionnement, en termes de ligne artistique comme de management.

A l’origine le nom du label devait être au pluriel, Pan European RecordingS, et une coquille en a décidé autrement. Vous avez choisi de la garder parce que vous trouviez que ça sonnait mieux, mais quelque part, ne serait-ce pas ce qui définit la philosophie même de votre démarche : un seul enregistrement infini, auquel chaque nouveau disque apporterait un nouveau chapitre ?

AP : Ah oui, la fameuse faute d’orthographe (sourire). C’est bien par cette vision qu’on l’a résolue. Pan European Recordings, avec un « s », c’est vraiment moins bien. Les gens de Rough Trade (célèbre label et chaîne de disquaires anglais, ndlr) avaient corrigé le nom sur nos affiches, je leur ai dit « Mais non, surtout pas ! » (rires).

En fait, Pan European Recording, c’est une session cosmique qui ne se terminera jamais.

AP : J’aimerais bien, mais malheureusement ça s’arrêtera forcément, puisqu’on doit tous mourir un jour.

Y a-t-il un artiste que vous aimeriez ou auriez aimé signer, ou un genre que vous voudriez aborder ?

AP : On a déjà abordé beaucoup de genres musicaux, mais ma femme étant martiniquaise, je suis très fan de zouk. Et je suis ravi que ça marche autant. Ce serait une joie d’en sortir sur Pan European. Sinon, j’aimerais bien signer les enfants de Raggasonic. Je ne comprends pas que ces mecs n’aient pas engendré de descendance en France. Il est où le reggae dur ? J’adorerais signer quelque chose comme ça. Et je rêverais de refaire le morceau Room Without A View de Buvette, qui a été plébiscité par Radio Nova, avec une grosse star du reggae. Le choix numéro un ça serait Don Carlos, un rastaman qui groove comme Method Man.

Sans faire de prospective hasardeuse sur l’avenir, qu’aimeriez-vous que les gens disent de votre label dans dix ans ?

AP : Je n’en ai aucune idée, mais pour notre part, j’espère que nous pourrons dire que nous avons passé du bon temps (large sourire).

PAN EUROPEAN TEAM

Judah Warsky, Flavien Berger, Maud Geffray et Arthur Peschaud (Photo : Samuel Degasne).

On s’en doutait auparavant, et cette rencontre n’aura fait que le confirmer : il souffle au travers des plumes de ce paon magnifique un fier vent libertaire, qui tranche singulièrement avec les formatages aliénants typiques de notre époque. On espère très fortement que cet animal sacré fera la roue encore une bonne dizaine d’années au moins, et l’on ne peut s’empêcher de vouloir croire, à travers les soubresauts de sa parade, à une signification secrète et précieuse, derrière laquelle un trésor d’Humanité (sans « s » mais avec un grand « H ») se préserverait encore, pour le bonheur d’un cercle d’adeptes qu’on souhaite voir s’élargir davantage à chaque nouvelle sortie.

Un message, un concept ? Probablement.

Un exemple, un modèle ? Assurément.

Pan European Recording fête ses dix ans au Point Ephémère (200, Quai de Valmy, 75019 PARIS) :

  • Mercredi 18 janvier 2017 : Arielle Dombasle & Nicolas Ker (live), SphaèrosAqua Nebula Oscillator (live), Calypsodelia (live), Lisa Li-Lund And The Big Crunch Theory (live) + guests,
  • Jeudi 19 janvier 2017 : Flavien Berger (live), Thos Henley (live) + guests,
  • Vendredi 20 janvier 2017 : Koudlam (live), Judah Warsky (live), Fantomes (live), Maud Geffray (DJ set), Hanaa Ouassim (DJ set), Turzi (DJ set), Johnkôôl Records (DJ set).

Tous les jours de 20h à 23h30, entrée libre le vendredi à partir de minuit.

Tous les disques évoqués dans cet article, et bien d’autres encore, sont disponibles, en écoute et à l’achat, via le Bandcamp officiel du label.

Je remercie chaleureusement Elodie Haddad, Maud « Scandale » Pouzin, Gillian Bourgeois et Arthur Peschaud pour leur patience généreuse.

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