Une fois n’est pas coutume, je dois utiliser la première personne du singulier pour cette chronique. Car mes réticences d’origine méritent sans doute d’être soulignées. En effet, je ne suis pas et n’ai jamais été un grand fan des Beatles. Question de génération sans doute. Par ailleurs, je ne suis (jusqu’alors) jamais tombé sous le charme de l’univers d’Hervé Bourhis qui, d’ordinaire, se reconnaît comme un dessinateur narratif. Et pourtant, j’ai adoré cette bande dessinée. Et il s’agit d’expliquer pourquoi.
Et peut-être de préciser pourquoi j’ai choisi de lire ce livre qui, de prime abord, avait peu d’atouts dans sa manche. Premièrement car Paul McCartney a toujours été le Beatles qui m’a toujours le plus intéressé. Et puis en raison du dessin d’Hervé Bourhis, plus affûté que jamais après que son éditeur lui ait demandé de réaliser la bande dessinée de sa vie. Et enfin car j’aime les histoires de rédemption. Et Paul est à la fois une histoire de passion (celle que nourrit son auteur pour les Beatles depuis qu’il est tombé dans la marmite à l’adolescence) et une histoire de résilience (celle de McCartney au moment où Lennon, dans une pièce grise et impersonnelle d’un studio d’Abbey Road, lui annonce la fin des Beatles).
Ce dernier moment sert de point de départ à l’ouvrage, et Bourhis le narre comme on filme un tremblement de terre silencieux. Paul vacille. À partir de là, tout s’effondre : le groupe mythique, le succès partagé et l’amitié avec ses anciens partenaires. Il devient un paria aux yeux de tous et se terre dans une ferme écossaise avec sa femme Linda, où il s’enfonce d’abord dans la dépression et boit plus qu’il ne joue. Pourtant, chaque page semble dire qu’il tient bon. Il continue à écrire, à enregistrer, à bricoler des morceaux entre deux promenades boueuses. Une superstar retranchée dans un décor de mousse et de brume.

Ce que j’ai trouvé bouleversant dans cette BD, c’est qu’elle ne se contente pas de raconter un mythe. Elle l’effrite. Elle le rend vulnérable. Paul n’est pas un héros triomphant, c’est un homme blessé, jugé ringard, qui s’accroche malgré tout à la musique, même si plus personne ne semble vouloir l’écouter. Et cette fidélité à son art, presque têtue, finit par payer. Il crée les Wings, remonte sur scène, sort le mythique Band on the Run enregistré au Nigéria sous l’œil d’abord défiant de Fela Kuti, et petit à petit, sans fracas, regagne le cœur du public.
Graphiquement, c’est un vrai festival. Bourhis joue des couleurs avec une audace réjouissante, passant du rose fluo au violet acide en passant par le turquoise éclatant. Il y a dans ces pages une énergie qui colle parfaitement à cette période de turbulence. Les doubles pages éclatent comme des riffs de guitare, et chaque détail (un ampli, une coupe de cheveux, un bouton de chemise) sent le documenté, le vécu, le passionné.
Et puis il y a l’humour. Loin d’une hagiographie trop sérieuse, Bourhis glisse des clins d’œil, des maladresses assumées, des scènes parfois absurdes qui rappellent que tout ça, malgré la souffrance, reste une aventure humaine. On voit McCartney recruter ses nouveaux musiciens via des petites annonces, se faire huer sur scène, mais aussi jouer dans une université devant 750 personnes, composer dans sa cuisine, jouer avec ses enfants, vivre. Juste vivre.

J’ai refermé ce livre ému, surpris, conquis. Moi qui ne suis pas beatlemaniaque, moi qui ne suis pas fan du style d’Hervé Bourhis en temps normal, j’ai ressenti ici une forme de grâce. Parce que tout sonne juste mais parce que la documentation, très précise, rend honneur à l’émotion. Et parce que cette histoire, sous ses dehors de biographie musicale, parle de reconstruction, d’identité, de ce qu’on fait quand tout s’écroule. Et d’amour. Linda « sauve » Paul comme Yoko tente de le faire pour John. Et peut-être que l’histoire de la reconstruction de McCartney a, d’une certaine manière, aidé Hervé Bourhis qui avait été confronté à de graves problèmes de santé quelques mois avant de se lancer dans ce projet. Il n’y a que d’heureux hasards.
Alors non, je n’ai pas soudainement découvert en moi un passionné des Fab Four mais je suis heureux d’avoir rencontré Paul McCartney autrement. Par les yeux et le cœur d’Hervé Bourhis. Et cela valait largement le détour. Une BD à conseiller à ceux qui aiment McCartney et Bourhis, comme à ceux qui ne sont habituellement pas sensibles à leur art. Une BD à conseiller à tous vos amis, donc.



