après avec parcouru les premières pages du nouveau roman de Percival Everett, James, Vous pourriez avoir l’impression bizarre, d’avoir déjà lu cette histoire quelque part ? Vous auriez évidemment raison. Nous revoici à la naissance de la littérature américaine, aux côtés des personnages de Mark Twain, du jeune rebelle Huck que des bonnes âmes chrétiennes tentent de remettre sur le droit chemin et de Jim, l’esclave de Miss Watson, toujours attendri par les farces et autres espiègleries que le gosse organise avec l’autre « gamin blanc », son ami à la vie à la mort, Tom Sawyer. Mais attention, vous auriez également tort car, c’est un tout autre livre que nous donne à lire Percival Everett, une réécriture brillante et très politique des Aventures d’Huckleberry Finn, où le narrateur n’est plus le jeune et impétueux héros éponyme mais Jim, l’esclave.
Organisant un renversement total de la situation et des perspectives du texte dès le début du roman, Percival Everett dégaine une trouvaille aussi dingue qu’efficace, une véritable bombe littéraire. Les noirs, et Jim au premier plan, sont une communauté de personnes maîtrisant un langage extrêmement soutenu et qui ne parlent ce langage caricatural des esclaves (vous savez celui où des syllabes sont grotesquement avalées, où des apostrophes remplacent les « r » que des milliers de pages et des heures de bobines cinématographiques ont immortalisé et ancré dans nos oreilles) que pour se conformer aux attentes des blancs ! Oui vous avez bien lu, les noirs font semblant ; semblant d’être un peuple soumis aux blancs, soumis à leurs diktats aussi absurdes, cruels, que révoltants (ne jamais croiser leur regard, ne jamais parler en premier, …) et enseignent à leurs enfants à traduire leurs pensées dans la langue attendue des blancs afin que ceux-ci continuent à se croire supérieurs, seule posture permettant aux noirs de minimiser leurs souffrances.
Car ne nous y trompons pas, si les noirs utilisent le « Je » langagier (cette prise de parole en première personne qui est le point de départ de toute émancipation) ils sont encore et toujours, au démarrage d’une intrigue qui reprend assez fidèlement les épisodes du roman de 1884, sous un joug absolu et meurtrier qui menace leur existence à chaque fois qu’ils ne répondent pas assez servilement aux injonctions et caprices des blancs. Les deux héros Huck et Jim commencent donc leur mythique descente du Mississippi désormais contée, et cela change tout, du point de vue de Jim. L’histoire n’est donc plus du tout celle d’un ado qui tente d’échapper à un père violent mais celle, dont ne parlait qu’en sous texte la version originale, de Jim qui tente de sauver sa peau dans un monde où il risque sa vie à chaque fois qu’il « inspire au lieu d’expirer » . Jim qui s’empare de livres abandonnés par des voleurs, de Voltaire ou de Rousseau, et de la narration là aussi en première personne des aventures de Venture Smith, natif d’Afrique; Jim qui prend la mesure du pouvoir subversif de la lecture ; Jim qui parvient à obtenir l’outil ultime du « Je », un crayon, un simple crayon qui coutera la vie à un de ses frères esclaves qui le lui a procuré ; Jim qui progressivement devient James, qui passe du diminutif ( Jim est en américain celui de James !) à une stature « complète », et qui n’aura plus comme unique objectif que sa liberté et sa capacité à racheter celle de sa femme et de sa fille.
« J’avais vraiment très envie de lire. Bien que Huck fût endormi, je ne pouvais pas courir le risque qu’il se réveille et me trouve le nez dans un livre ouvert. Puis je me dis : Comment peut-il savoir que je lis bel et bien ? Je pouvais toujours prétendre que je regardais fixement les lettres et les mots en me demandant ce qu’ils pouvaient bien vouloir dire. Comment aurait-il pu savoir ? ? En cet instant, le pouvoir de la lecture m’apparut clairement dans toute sa réalité. Si je voyais les mots, alors personne ne pouvait contrôler ces mots, ni ce que j’en retirais. On ne pouvait même pas savoir si je les voyais seulement ou si je les lisais, si je me contentais de les déchiffrer ou si je les comprenais dans leur globalité. C’était une pratique absolument intime, absolument libre et, par conséquent, absolument subversive. »
─ Percival Everett, James
On passerait je pense à côté de ce texte puissant si on n’y lisait qu’un clin d’œil adressé par Percival Everett à un des pères de la littérature américaine, une sorte de réécriture ludique inondée de dérision, et ceci même si le plaisir qu’on a à lire ce texte traduit par Anne-Laure Tissut, se nourrit d’un véritable humour et d’une bonne dose d’admiration d’Everett pour Twain. Non, James est un livre politique, un manifeste qui dit l’Amérique d’aujourd’hui et qui montre combien la lutte contre les oppressions raciales est notre question. S’autoriser à renverser un monument de la littérature, c’est renverser la table, c’est faire comme Jim/James acte de subversion. C’est dénoncer avec une grande vigueur la domination des noirs qui perdure et le combat qui reste à mener contre des formes modernes d’esclavage. La seconde partie du livre de Percival Everett est d’ailleurs particulièrement signifiante. Elle invite le lecteur à de multiples questionnements identitaires et à se déplacer selon les différents points de vue, comme dans cette scène hallucinante où Jim est embauché par une troupe de Blackface (ces ménestrels qui chantaient et dansaient les aventures de Jim Crow personnage fictif qui donnera pourtant son nom aux terribles lois de ségrégation à partir de 1877) , et doit jouer le rôle d’un blanc grimé en noir alors qu’un noir d’apparence blanche (la théorie de la goutte de sang !!!!) doit lui aussi recourir au maquillage noir pour devenir ce qu’il n’a jamais cessé d’être !!!
Jim/James se confronte également sur cette fin de roman à la difficile question de la place de la violence dans un processus révolutionnaire. Car c’est bien de révolution dont il est question, d’un mouvement de translation indispensable à l’édification d’une société égalitaire, et pour laquelle James envisage de tuer parce qu’il n’a pas d’autre choix et qu’il doit justement choisir ; choisir qui il est, choisir qui il va défendre, choisir qui il va devenir. « Juste James », comme le diront admirablement les derniers mots du livre.
« « —Toi, tu vas avoir de sérieux ennuis ; tu n’imagines pas à quel point.
—Qu’est-ce qui vous fait dire que je n’imagine pas le genre d’ennuis qui m’attendent ? Après m’avoir torturé, éviscéré, émasculé, laissé me consumer lentement jusqu’à ce que mort s’en suive, vous allez me faire subir autre chose encore ? Dites-moi, juge Thatcher, qu’y a-t-il que je ne puisse imaginer ? «
Il se tortilla dans son fauteuil.
« Auriez-vous imaginé un homme noir, un esclave, un nègre vous parlant ainsi ? Lequel de nous deux manque d’imagination ?
—Tu vas me tuer ?
—L’idée m’a traversé l’esprit. Je n’ai pas encore pris ma décision. Oh, pardon, je traduis : Moi, je n’ai pas décidé enco’e, là, massa. »»
─ Percival Everett, James
Les aventures de Huckleberry Finn, comme d’autres classiques, n’avaient pas échappé à plusieurs tentatives de reformulation et à des essais de nettoyage policé du langage qui traversent depuis quelque années nos consciences coupables, afin notamment de faire disparaître ce « N » word qu’utilisait encore Mark Twain, écrivain appartenant, pourrait dire l’historienne Laure Murat, à une « époque dégueulasse ». Percival Everett illustre à cet égard à merveille la thèse de l’universitaire qui enseigne à l’UCLA, et montre que la réécriture, c’est-à-dire cet acteur créateur qui s’effectue à partir d’un matériau questionnable, est bien plus ambitieux et producteur de sens que toutes les petites corrections littérales qui masquent la réalité historique et in fine privent les minorités racisées de leur propre histoire.
Percival Everett, réussit avec James un véritable tour de force en maintenant tout à la fois l’intensité de la trame romanesque, justifiant ainsi son entreprise de réécriture, et en nous livrant un roman parfaitement autre, un roman miroir où l’Amérique (et le monde) peut voir son reflet actuel se superposer à celui de l’Amérique de 1884. Une Amérique où un homme peut, en 2020, supplier en vain sous le genou d’un policier qu’on le laisse lui aussi respirer. Une Amérique où il faut encore faire des « trous dans le monde » pour y ensevelir les victimes du racisme, comme le dit James au cœur du récit quand il enterre Sammy qui comme lui fuyait l’enfer, cet enfer persistant que Percival Everett nous invite à regarder avec nos yeux contemporains.



