Gros coup de cœur de cette rentrée littéraire pour le second roman autobiographique de Polina Panassenko qui nous avait déjà enthousiasmés en 2022 avec Tenir sa langue, très mérité prix Femina des Lycéens, dont il faut saluer encore une fois l’acuité critique. L’autrice y racontait alors son arrivée en France au début des années 1990, après avoir fui la Russie avec ses parents et sa sœur. À hauteur d’enfant, elle nous y disait la désorientation absolue, l’étrangeté du quotidien, l’exercice d’équilibriste qu’elle avait dû réaliser en compartimentant strictement les deux langues et les deux cultures, russe à l’intérieur de la maison et française à l’extérieur, et enfin la déchirure affective éprouvée envers ceux qu’elle avait laissés derrière elle. À hauteur d’adulte ensuite, elle nous racontait son combat judiciaire pour récupérer son prénom Polina, francisé en Pauline pour les « besoins de l’intégration ». Un prénom que portait sa grand-mère qui s’appelait pourtant en fait Pessah, mais qui en changea elle aussi, en d’autres tristes circonstances, pour protéger ses enfants d’un antisémitisme toujours très vif.
C’était pour faire ce que sa grand-mère n’avait pas pu faire que Polina Panassenko s’était lancée dans cette procédure juridique, pouvoir garder son prénom, être libre d’être soi. Dans cette démarche se manifestaient déjà une volonté farouche et une ténacité à toute épreuve qui font la matière première de ce second texte, bouleversant, À voix haute. Tenir sa langue n’évoquait pas le retour de la narratrice en Russie à partir de 2011, retour motivé par le désir de devenir actrice au Théâtre national russe et sans doute de trouver les moyens d’exprimer vis-à-vis de ce pays qu’elle a quitté il y a plus de quinze ans, une forme de fidélité tellement nécessaire. Sa pugnacité aura raison de ce projet qui va la conduire de Paris à Moscou pour vivre nouveau à la russe, dans l’appartement communautaire de son enfance avec son grand-père tant aimé. C’est à son contact qu’elle se met à réfléchir au passé du vieil homme, à sa confiance dans un pays qui lui a pourtant volé son propre grand-père, dont la famille n’eut un jour plus de nouvelles.
« L’album vert est celui qui commence par la photo de mon grand-père avec toute sa famille, prise la veille de son départ pour le service militaire. Sur la photo, il vient d’avoir dix-huit ans. Il est assis au centre, entouré d’une vingtaine de personnes et d’un chien. Ils sont dans leur maison en bois. Celle où il vivait au nord de Moscou avant de déménager dans notre immeuble. Autour, c’est toute sa famille qui est venue lui dire au revoir la veille de son départ à l’armée qui va se transformer en départ à la guerre. À ce moment-là, il ne sait pas qu’il part à la guerre, il pense qu’il va juste faire son service militaire et revenir. Il veut devenir architecte. Il est bon en dessin et il a de bonnes notes à l’école. Il a toutes ses chances de réussir l’examen d’entrée. Si c’est le cas, il sera le premier de sa famille à faire des études supérieures. Mais quelques jours après son anniversaire, il reçoit la convocation à l’armée : les études d’architecture ce sera pour plus tard. En réalité, ce sera pour jamais, mais ça, sur la photo, il ne le sait pas encore. Mon grand-père me montre les visages de ceux qu’après ce jour, il n’a jamais revus. Son père, son frère. Sa mère, qui, de chagrin, est devenu folle. Quand je regarde cette photo, je me sens comme une petite pomme pourrie dans un panier garni. Je suis la descendante d’une famille qui a tout donné pour un pays où je ne vis plus. Sur la photo, c’est encore le chien dont je me sens le plus proche, parce qu’il s’appelle Jake et que, pour un chien qui vit à Moscou, ça ne fait pas très russe.
[…]
À chaque fois il répète les mêmes phrases C’est là que mon grand-père est mort. Mon train est passé à cette station, mais il ne s’y est pas arrêté. Ensuite, c’est le service militaire, le transfert en Lettonie, l’annonce du début de la guerre le 22 juin 41, et les combats qui commencent. Quand mon grand-père se tait, il attend quelques minutes, puis il dit Demande-moi plus de choses, pose-moi des questions, après, pour raconter, il n’y aura plus personne. Oui oui, je te demande, je dis. Mais je ne sais pas quoi demander.»
─ Polina Panassenko, À voix haute
Au fil des mois de sa scolarité au Théâtre National, Polina va découvrir l’absurdité des règles de l’éducation russe, sa franche misogynie et prendre conscience que les petites bizarreries qu’elles percevaient de loin quand elle venait en Russie pour les vacances, sont en fait un mode vie où s’enchevêtrent souffrance, hypocrisie, et surtout une peur totale, une peur gluante qui envahit tout. Parler à voix haute, ce que faisait pourtant une femme devant la salle d’audience dès la première page de Tenir sa langue, demeure toujours ici absolument impossible. Ce qui est frappant c’est que toute personne qui a vécu en Russie (j’en ai fait la troublante expérience avec un proche), a intégré de façon quasi biologique cette peur en soi: baisser la voix, ne pas parler près des portes, ne pas se tenir derrière les murs des voisins, ne pas dire ce que l’on pense, ne pas se faire remarquer, ne rien dire, jamais. Mais c’est bien mal connaître Polina, suivant cette fois-ci sa seconde culture d’adoption, dans laquelle prendre la parole et agir sont (encore !) possibles. Elle va donc en dépit des risques et des peurs choisir de dire et de faire, À voix haute, ce qui compte le plus pour elle, être fidèle à ce qui est russe en elle, en menant une enquête sur sa terre natale pour trouver la vérité de son histoire familiale.
Quittant ses études, et bientôt la Russie où elle ne parviendra plus à rester, elle va entamer une incroyable exhumation du passé à la recherche d’informations permettant à son grand-père de savoir enfin ce qui est arrivé au sien, ce qui se cache derrière cette « disparition » acceptée par résignation, une formule vide, une boite cadenassée que la peur encore une fois a toujours empêché de chercher à ouvrir. En partant des indices qu’elle recueille au Musée du Goulag (fermé d’ailleurs depuis), des archives publiques du KGB sur les ex-détenus et grâce à l’aide de citoyens russes qui partagent son désir de vérité, la narratrice ira jusqu’à la Kolyma, région historique de l’Extrême-Orient russe tragiquement connue pour avoir accueilli les camps les plus terribles du Goulag soviétique. Nous la suivons, admiratifs de sa détermination dans un contexte où les entrebâillements issus de la Pérestroïka sont en train petit à petit de tous se refermer, relisant avec elles les récits de Varlam Chalamov ou les derniers mots d’Ossip Mandelstam sans doute mort 22 jours après son trisaïeul dans un camp de transit à Vladivostok.
Les disparus ne le sont pas,
ils existent en puissance.
C’est dans les archives
qu’il faut aller les chercher,
inlassablement,
de toutes nos forces
Mais la richesse d’À voix haute ne s’arrête pas là, car au-delà d’un émouvant hommage à la mémoire et à la fidélité aux siens, Polina Panassenko nous invite à une profonde réflexion sur le sens de l’archive. Retranscrits dans le livre au plus près de leur forme initiale, les fragments qu’elle met à jour au fil de sa traque apparaissent dans toute leur puissance. Une photo trouvée dans un dossier de détenu, un certificat d’admission à l’infirmerie et c’est une présence, ou une plus justement une absence comme le note l’autrice, qui remonte à la surface. Pour tous ces disparus dont on ne sait rien, le moindre morceau de papier prend la force probatoire de celle qu’aurait un certificat de naissance ou de décès pour un autre. Les disparus ne le sont pas, ils existent en puissance. C’est dans les archives qu’il faut aller les chercher, inlassablement, de toutes nos forces ; c’est de cette masse inaccessible, partielle et informelle qu’il faut les tirer pour les ramener à la lumière et leur redonner purement et simplement l’existence.
Pour pouvoir prononcer leurs noms, À voix haute.

À voix haute de Polina Panassenko
Éditions de l’Olivier, 21 août 2026


