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Littérature Etrangère

ROUGE, Incandescent roman des frontières

Cécile D
Par
Cécile D
Publié le 16 octobre 2024
8 min de lecture

Merci aux éditions La Peuplade ! Bizarre de remercier un éditeur en début de chronique ? Et bien non car vraiment il y a peu d’éditeurs capables de prendre le risque d’éditer un auteur inconnu Hovik Afyan pour son roman Rouge, et de nous offrir non seulement la possibilité d’approcher un des conflits les plus méconnus de nos guerres contemporaines mais surtout de découvrir un texte absolument magnifique et bouleversant.

Un texte dont il n’est pas facile de parler parce que parfois la puissance paralyse, que la densité du propos semble affadir tout ce qu’on pourrait en dire et qu’il faut laisser au lecteur se faire un chemin dans ce texte et sa part de mystère, de beauté. Mais essayons. Tout commence sur une frontière, une frontière géographique entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, dans le Haut-Karabakh. Mais tout commence aussi à la frontière en général, cette limite qui marque tout à la fois le début et la fin de quelque chose comme l’écrit si justement le romancier arménien, et surtout à la frontière entre l’amour et le désamour, un point vertigineux qui contient tous les possibles et toutes les impossibilités en un seul point mathématique, un point rouge qui en synthétiserait toutes les nuances.

Rouge cerise, la Ford qui transportent Aram, le peintre et Arous la danseuse qui s’aiment depuis vingt-trois ans ; un amour peuplé des enfants qu’ils n’ont pas réussi à avoir ensemble, des enfants que peint Aram, de ceux qui regardent Arous danser ou de ceux dont elle épie la présence tant enviée dans la rue. Mais entre Aram et Arous se sont aussi dressées des frontières qui fragilisent l’amour, celle constituée par la porte qui se referme sur l’atelier du peintre quand il reçoit son modèle nu par exemple, ou celle que représente la mère mal aimante d’Aram qu’il ne peut pourtant abandonner.

Alors qu’on les regarde peut-être choisir une route sur laquelle continuer ensemble, la Ford cerise butte soudain sur l’écarlate du sang de deux cadavres d’enfants. Et c’est une autre frontière qui surgit. Celle de part et d’autre de laquelle se battent les soldats des deux camps dans la seconde guerre du Haut-Karabakh, issue de l’effondrement de l’empire soviétique. Le roman d’Hovik Afyan plonge alors dans l’absurdité de ce conflit, l’absurdité de toute guerre, ce temps suspendu où les enfants apprennent à compter avec les bombes, où l’amour est impossible entre deux personnes de camps opposés, où la violence s’échappe des hommes aussi aisément que l’air qu’ils respirent. Mais au-delà des fronts, les lignes qui décrivent la condition des populations civiles terrées dans des abris en terre qu’on pourrait imaginer rouge brique, transmettent également au lecteur une rare et intense émotion, lui communiquent leur peur et leur détresse.

Courts et incisifs, les chapitres se succèdent et nous emmènent avec les soldats dans l’impasse absolue qui fait d’un ennemi un habitant d’un au-delà de la frontière entre humains et non humains. Elles nous montrent que la guerre oblige chacun à être d’un côté, et à considérer que vivre d’un côté équivaut rigoureusement et en totalité à ne pas être de l’autre, n’avoir aucune existence de l’autre. Elles montrent enfin avec pourtant un style extrêmement sobre qui refuse tout pathos et tout sensationnel, comment la guerre quand elle survient envahit tout, chaque geste, chaque parole et devient la totalité du monde offert à ceux et celles qui la traversent.

Les personnages de ce roman sont magnifiques et inoubliables. Frounze, l’unijambiste dont la guerre ne veut plus mais qui se consacre aux autres, qui y puise le but de ce qui lui reste de vie, et qui tente de maintenir le sourire sur les lèvres d’une femme qu’il aime en secret, Chouchan. Elle, en robe rouge qu’on aimerait d’un éclatant coquelicot espoir du printemps, chante et attend inquiète le retour de son mari parti au combat. Vahag son fils, qui au retour de son père Artsroun ne parvient pas à franchir la nouvelle frontière qui les sépare, une barrière de langue et d’images insoutenables qui les conduira tous deux vers une grande tache rouge sang. Vahag qui pense enfin avec une innocence désarmante qu’un amour, ce rouge carmin des lèvres qui s’unissent, pourrait peut-être faire taire les armes.

« Bercés par la voix de Chouchan, les petits s’endormaient, les adultes fermaient les yeux. Tous sauf Frounze. Il essaya une fois de fermer les yeux, mais ce qu’il vit le força à ne plus jamais le refaire. Celui qui a vu la guerre a peur d’une seule chose: fermer les yeux.

Chouchan chantait, Frounze regardait.

C’était la guerre. »
─ Hovik Afyan, Rouge

Est-ce qu’un peintre pourrait,
même avec tout le rouge du monde,
rendre vraiment visible le sang
versé par des enfants ?

Alternant avec les moments situés au cœur de la guerre, l’histoire d’Aram et d’Arous se poursuit entre flash-back et sauts dans le temps. Dès lors quel rôle pourrait rester à l’art d’Aram au milieu d’un tel désespoir ? Quelle portée pourrait avoir la danse d’Arous pour apaiser les souffrances ? Est-ce qu’un peintre pourrait, même avec tout le rouge du monde, rendre vraiment visible le sang versé par des enfants ? C’est aussi ces questions térébrantes que Hovik Afyan intercale dans un récit au temps fragmenté, un temps comme celui de la guerre, un temps qui rompt toute continuité des existences. Il nous livre au milieu de cette féconde confrontation des deux registres, la guerre et l’art, une histoire éblouissante, une histoire de désespoir, de peinture et d’amour.

« L’art est comme une secte. Si vous en faites partie, vous devez vous livrer à une adoration aveugle, qu’il s’agisse de votre plume, de votre voix ou de votre pinceau, pour gagner ses faveurs. L’art est comme la guerre, si votre objectif est de rester en vie, si vous pouvez accepter la défaite, très probablement vous vous enfuirez. Mais si vous êtes prêt à mourir, alors vous connaitrez la victoire. Ce n’est pas facile. »
─ Hovik Afyan, Rouge

« Et pourquoi les arbres et les buissons, les lacs et les vallées ne participent-ils pas à la guerre, mais seulement les hommes ? » se demande Arous vers la fin du livre. Peut-être comme le suggère Hovik Afyan parce que le propre de la guerre est de faire surgir des questions auxquelles il est désormais impossible de répondre.

Ne manquez pas Rouge, un grand texte qui vous attend aux éditions La Peuplade.


Rouge de Hovik Afyan

Traduit de l’Arménien par Anahit Avetissian

La Peuplade, 16 octobre 2024


Etiquettesanahit avetissianArménieautomneautomne 2024automne2024éditions La PeupladeHovik AfyanLa Peupladeoctobre 2024Rouge
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