Littérature Etrangère

« Un bon indien est un indien mort », parole de caribou

Ricky «avait fichu le camp de la réserve dès que son petit frère Cheeto avait fait une overdose dans le salon de quelqu’un». À moins que son départ n’ait réellement commencé des années plus tôt, lors de ce Thanksgiving sanglant – enfin presque, juste quelques jours avant.

Ce dernier samedi de la saison de chasse, Ricky, Gabe, Cass et Lewis sont pris d’une envie d’aller chasser ; « ça craignait d’être le seul indien sans caribou ». Mais tandis qu’ils avancent dans la neige comme sur les traces de leurs ancêtres Blackfeet, leurs esprits s’échauffent. Pris d’une frénésie de tirs et de sang, et peut-être hantés par l’histoire de ces bisons poussés d’une falaise qui ont nourri la tribu longtemps, ils massacrent un groupe d’élans.

Dès le chapitre introductif, de ceux qui installent un malaise qui ira sans cesse croissant, Ricky se fait tuer. Mais est-ce vraiment cette bande de blancs alcoolisés qui est venu à bout de lui, ou ont-ils été aidés, sans le savoir, par quelque chose de plus grand ?

Lewis a quitté la réserve lui aussi. Il vit désormais dans un pavillon. Il est postier. Il aime réparer sa moto et les bouquins dans lesquels des elfes débarquent dans des centres commerciaux. Mais lorsqu’un beau matin, il croit voir un caribou dans son salon, manquant de le tuer, il sent que son passé est en train de le rattraper.

La seule chose logique, suppose Lewis, c’est de commencer par le chien. C’est ce que font tous les serial killers et tous les monstres, car les chiens donnent l’alerte en aboyant, les chiens savent qu’une forme se cache là-bas dans l’ombre.
Stephen Graham Jones

D’abord inquiétant, ce roman devient franchement flippant à mesure que l’histoire s’emballe. L’intrigue se dévoile de manière aussi énigmatique que brutale. Jusqu’à atteindre un paroxysme dès les premiers chapitres, avec une scène de chasse qui a de quoi révulser – attention, il faut être blindé.

Surtout que la violence physique n’aura d’égale que celle, psychologique, qui atteint ces hommes qui déraillent. Une trajectoire déviante qui semble trouver son origine dans la réinterprétation des traditions Blackfeet, des légendes qui ne sont que partiellement arrivées jusqu’à ces personnages maintenant déboussolés.

Que faire d’une culture ancestrale qui a, bon gré mal gré, survécu dans l’Amérique du Nord d’aujourd’hui ? Mémoire tronquée, imaginaire dévoyé, l’héritage spirituel est si bancal qu’il met à mal des hommes déchirés.

On voudrait nous faire croire qu’une renaissance amérindienne apaisée est possible ; qu’il suffirait d’effacer des siècles de destruction pour voir resurgir savoirs et modes de vie en l’état où les européens les ont trouvés. Trop tard nous dit l’auteur. Car les générations d’aujourd’hui ne peuvent plus exhumer que des souvenirs empoisonnés.

En choisissant une littérature noire mêlée de fantastique et d’épouvante, Stephen Graham Jones semble appeler au sursaut : il ne suffit pas d’appeler béatement à concilier traditions et modernité. Raviver des légendes dormantes et bafouées, comme on sortirait un vieux trophée d’un placard, une vieille peau de caribou tachée, peut tout faire dérailler.

Et c’est peut-être là le génie de ce roman : proposer cette implacable réflexion tout en faisant trembler. Car il est fort à parier que les lecteurs seront ébranlés par cette chasse à l’homme hallucinée, tant domine le sentiment que la mort rode, vengeresse et furieuse, que la folie est contagieuse et que rien n’est pardonné.

Formidable récit horrifique, pour lequel il faut avoir le cœur bien accroché, ce texte électrique laissera assurément l’impression d’avoir été salement bringuebalé dans une Amérique hantée par son passé.


 

Un Bon Indien est un Indien mort de Stephen Graham Jones

traduit par Jean Esch

Editions Rivages, 2022

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Un bon indien est un indien mort


Image bandeau : Photo by Marc-Olivier Jodoin on Unsplash

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