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16 octobre : 1847, parution de « Jane Eyre » de Charlotte Brontë

On ne présente plus les sœurs Brontë, dont la vie et l’œuvre fascinantes ont marqué des générations de lecteurs. Lorsqu’on évoque ce patronyme célèbre, l’on pense aussitôt aux landes battues par le vent, au presbytère d’Haworth, au célèbre portrait du trio réalisé par le frère, Bramwell ; à Emily, la plus sauvage des sœurs (1818-1848) et son unique roman, les Hauts de Hurlevent, à Charlotte (1816-1855) et à son héroïne Jane Eyre ; un peu moins à Anne (1820-1849), dont les romans méritent pourtant d’être découverts (Agnes Grey, La Recluse de Wildfell Hall).

Jane EyreC’est Charlotte Brontë, (21 avril 1816 à Thornton- 31 mars 1855 à Haworth), qui nous intéresse aujourd’hui. Fille du révérend Patrick Brontë, née au sein d’une famille de condition modeste qui compte six enfants, elle bénéficie, comme ses quatre sœurs et son frère, de la présence d’un père qui a poussé ses études classiques jusqu’à l’université de Cambridge, et n’hésite pas à leur transmettre sa culture et sa vision du monde. La vie des Brontë est jalonnée de drames, entre la mort prématurée de leur mère, et des deux sœurs aînées. Leur père et leur tante maternelle, Elizabeth Branwell, qui élèvent les quatre autres enfants, leur laisseront une grande liberté. Chez les Brontë, l’imagination devient un moyen d’échapper à la dure réalité, l’écriture est un exutoire et le talent, une histoire de famille.

À l’automne 1845, Charlotte Brontë, alors âgée de 29 ans,  découvre par hasard les poèmes de sa sœur Emily. Éblouie par la profondeur et la beauté de ces écrits, elle propose à ses sœurs de publier un volume collectif. Une fois les manuscrits sélectionnés, vingt-et-un pour Anne et autant pour Emily, dix-neuf pour elle, Charlotte se met en quête d’un éditeur ; elle prend conseil auprès de William et Robert Chambers d’Édimbourg, responsables de l’une de leurs revues préférées, le « Chambers’s Edinburgh Journal ».

Une petite maison d’édition du 8, Paternoster Row, à Londres, accepte de publier les textes mais à compte d’auteur, tant le risque commercial lui semble grand. L’ouvrage, intitulé Poems,  paraît donc en 1846 sous des pseudonymes masculins, Currer (pour Charlotte), Ellis (pour Emily) et Acton (pour Anne) Bell, prénoms rarement usités mais respectant les initiales de chacune des sœurs.

Ces dernières vont alors  se consacrer à l’écriture de romans. Mais si ceux d’Anne et Emily, Agnes Grey et Les Hauts de Hurlevent, sont acceptés, celui de Charlotte, The Professor, est refusé par sept éditeurs, pas moins !

Son deuxième roman, Jane Eyre, dont nous célébrons donc les 171 ans aujourd’hui, fait pourtant sensation. Héritier de la tradition du roman gothique, ce récit à la première personne scandalise certains par l’affirmation de soi et la détermination de l’héroïne, mais son style somptueux, à la fois passionné et parfaitement maîtrisé, en fera un immense best-seller.

Jane Eyre
Jane Eyre, disant son fait à sa tante Mrs. Reed, avant que celle-ci ne l’envoie dans le dur pensionnat de Lowood (seconde édition de Jane Eyre, en 1847).

« Jane Eyre : An Autobiography » paraît donc le 16 octobre 1847 sous le pseudonyme de Currer Bell. Ce roman complexe met en scène le destin d’une jeune orpheline, recueillie à contrecœur par une tante qui la traite durement et dont les enfants rudoient leur cousine. Placée ensuite en pension, elle y reste jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Elle devient alors gouvernante pour le noble M. Rochester, dont elle tombe bientôt amoureuse, mais les obstacles ne cessent de se dresser en travers de sa route.  Sur fond d’histoire d’amour tourmentée, ce roman puissant explore nombre de thèmes profonds comme l’exil, le retour ou la résurrection. Contrairement à bien des œuvres de fiction qui avaient paru durant la première moitié du XIXe siècle, ce premier roman publié de Charlotte ne paraît pas sous le titre Jane Eyre : a novel mais Jane Eyre, an autobiography.

A une époque où la critique se montre très méfiante envers le genre romanesque, considéré comme un genre populaire, appartenant à un rang bien inférieur à celui du drame ou de la poésie, Charlotte Brontë préfère présenter son œuvre comme une autobiographie fictive, surtout après le refus de The Professor, son premier roman, qui ne sera publié qu’à titre posthume.

Et elle y parvient brillamment, la critique saluant Jane Eyre de manière totalement inattendue. L’examen des recensions qui parurent dans les mois qui suivirent la publication de Jane Eyre en décembre 1847 révèle la stratégie de Charlotte Brontë qui combine l’insertion d’éléments innovants et le recours à des éléments beaucoup plus traditionnels afin de répondre aux attentes des lecteurs comme des critiques.

Il faut lire Jane Eyre  à l’âge adulte pour comprendre combien ce roman était audacieux pour l’époque, l’écrivaine allant bien au-delà de la remise en question des conventions sociales dans la relation entre maître et employée, et dévoilant la noirceur de l’âme humaine sans concession aucune. A cette noirceur, elle oppose remarquablement l’innocente fraîcheur d’une jeune femme malmenée par la vie mais pleine de courage et de cœur, sa vivacité intellectuelle, son intelligence pratique et son refus de se soumettre.

Adapté plus d’une vingtaine de fois au cinéma et à la télévision, Jane Eyre a marqué des générations de lecteurs et continue à fasciner avec ses personnages sombres et tourmentés, son univers gothique et son héroïne d’une modernité surprenante pour l’époque. Roman de formation inaugurant l’une des premières héroïnes qualifiée de « féministe », roman d’amour qualifié « d’immoral », roman de l’imaginaire et des mystères, Jane Eyre fascine par son ambivalence, sa noirceur et malgré ce, la lumière qui le traverse, l’espoir et le courage qui portent son héroïne ayant finalement raison de tout.

Un roman indispensable à toute bibliothèque digne de ce nom.

 

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