
Les Choix de Cesco
« Mes prisons sont des modèles de sublimes inquiétudes », chantait Alain Bashung dans Mes prisons. Une formule qui pourrait presque servir de bandeau à Les Dissidents de Derf Backderf, Mrs Orwell d’Andrea Chalupa et Brahm Revel et En liberté de Mathieu Sapin. Car si la prison possède parfois des murs, des barreaux et des miradors, elle peut aussi se loger dans une époque qui interdit de parler, dans une société qui assigne chacun à une place ou dans ces enfermements intérieurs dont on finit par ne plus distinguer les portes. Trois albums, donc, trois manières de perdre sa liberté et, surtout, trois façons de rappeler que les prisons les plus difficiles à voir ne sont pas nécessairement celles dont on détient les clés.
Les dissidents de Derf Backderf, Ça et Là, 2026

Avec Les Dissidents, Derf Backderf revient sur l’histoire de The Masses, journal satirique américain dont les dessinateurs pacifistes s’opposèrent en 1916-1917 à l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Au-delà de leurs convictions, ceux-ci faisaient preuve d’un talent et d’une finesse rares pour relayer une opinion par la force de leurs crayons et des sous-entendus. Une histoire que ne pouvait qu’apprécier un artiste aux dessins percutants du calibre de Derf Backderf.
Toutefois, le président Woodrow Wilson ne leur simplifiera pas la tâche puisque, non content de désapprouver leurs positions, il leur imposera censure, surveillance, poursuites et même menace d’emprisonnement. Il faut dire que cette contestation est progressivement devenue un délit pour celui qui s’était pourtant fait élire en promettant de ne pas entrer dans un conflit mondial de ce type.
Pour raconter cette histoire largement oubliée, l’auteur de Mon Ami Dahmer invente Joe Hertle, jeune dessinateur qui rejoint la rédaction et permet au lecteur de pénétrer dans ce petit monde où l’on dessine, discute, milite et plaisante encore alors que la liberté d’expression se rétrécit autour de lui. Tout le reste est basé sur des faits réels.
La force du récit tient justement à cette progression. Il n’est pas nécessaire de claquer une porte de cellule pour comprendre que quelque chose s’est refermé. Un dessin devient dangereux, une opinion suspecte et le journal indésirable. Et bientôt, le simple fait de penser différemment peut suffire à vous faire entrer dans la catégorie de ceux qu’il faut surveiller.
En redonnant vie aux dessins de Cornelia Barns ou de l’excellent Art Young, Backderf rappelle aussi que le dessin de presse n’est pas seulement un commentaire amusant de l’actualité mais peut devenir une arme de résistance pour rendre visible ce que le pouvoir préférerait laisser hors champ. Pas inutile de le rappeler, même plus d’un siècle plus tard…
La prison de Mrs Orwell est moins spectaculaire. Elle n’en est pas moins tenace. Eileen O’Shaughnessy est poétesse, diplômée d’Oxford, passionnée de littérature et décidée à préserver son indépendance dans une Angleterre où les possibilités offertes aux femmes restent étroites.
Sa rencontre avec Eric Blair, futur George Orwell, ouvre une relation amoureuse et intellectuelle qui va la conduire de la guerre d’Espagne à la guerre mondiale, mais aussi, progressivement, vers une autre forme d’effacement. Celui qui consiste à devenir « Mrs Orwell » quand on était auparavant Eileen.
Andrea Chalupa ne raconte donc pas simplement l’histoire de la femme qui partagea la vie d’un écrivain célèbre. Elle s’intéresse à celle qui relut, corrigea, conseilla, participa aux discussions et contribua à la vie intellectuelle du couple, tout en restant largement absente du récit de la postérité. Il se dit pourtant qu’elle a rédigé le premier manuscrit à l’origine de 1984.
S’il serait tentant de renverser complètement la perspective en faisant d’Eileen l’autrice cachée d’Orwell, les auteurs évitent ce piège et situent l’intérêt du livre ailleurs. Il s’agit plutôt de montrer comment une femme brillante peut participer à une œuvre majeure tout en étant progressivement réduite à la fonction d’épouse qui lui est accolée.
L’enfermement devient alors particulièrement pervers puisqu’il ne ressemble pas à une prison, bien que son ami (et peut-être davantage ?) Georges Kopp y soit enfermé quelques années. Cet enfermement prend ici les traits d’une histoire d’amour. Eileen ne cesse de lutter pour préserver sa propre existence dans un mariage et une époque qui menacent de l’effacer.
Et c’est peut-être là que Mrs Orwell rejoint le plus directement Les Dissidents. Dans les deux cas, la liberté, dans un contexte de guerre, nécessite de se battre pour garder sa voix. Et sa place. Dès lors qu’une autorité, politique ou sociale, la restreint, les barreaux ne sont déjà plus très loin.

En Liberté de Mathieu Sapin, Charivari, 2026

Avec En liberté, Mathieu Sapin délaisse l’histoire pour aller voir les prisons d’aujourd’hui. Pendant un an, à l’invitation de Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, il a accompagné des visites dans différents lieux d’enfermement, qu’il s’agisse d’établissements pénitentiaires, de prisons pour mineurs, un centre de rétention administrative ou une clinique psychiatrique.
Comme souvent avec Mathieu Sapin, c’est un documentaire dessiné qui est proposé, et il conserve ce regard de faux candide qui lui permet de faire surgir l’absurde sans jamais détourner l’attention de ce qu’il observe.
Et ce qu’il observe n’a rien d’abstrait. Surpopulation, vétusté, matelas au sol, bruit assourdissant et infini ou présence de rats. Les conditions de détention sont aussi dégradées pour les personnes incarcérées que pour le personnel pénitentiaire.
La bande dessinée donne ainsi un visage à ce que l’on préfère souvent réduire à des chiffres ou des débats de principe. En liberté est un album consacré à ceux qui ne le sont pas, mais Sapin ne se contente pas de montrer des murs. Il présente les conséquences de l’enfermement pour ceux qui y vivent, y travaillent et même pour ceux qui n’y entrent que pour quelques heures.
Bien qu’il soit omniprésent, l’auteur a cette grande qualité de ne pas se mettre en avant. En partageant son expérience, il traduit toutefois cette sensation de vertige qui accompagne la découverte d’un monde dont la société reste soigneusement à distance. Un récit limpide mais oppressant, où la tension ne s’éloigne que lors des quelques cases le présentant en train d’apprécier le confort rudimentaire d’une chambre d’hôtel impersonnelle.


