Chroniques Musique

Laetitia Shériff, « Stillness » : le calme avant la tempête

“Chaque objet est le miroir de tous les autres.”
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945.

Six ans après Pandemonium, Solace and Stars, Laetitia Shériff revient enfin avec un quatrième album, Stillness, chez Yotanka. Et en ces temps troublés c’est plutôt une bonne nouvelle tant Laetitia est une artiste qui n’a jamais déçu depuis son premier album Codification en 2004, toujours dans une démarche sincère et créative. À la fois auteure, compositrice, interprète, elle a multiplié les projets musicaux, aussi bien en solo qu’entourée de noms prestigieux, n’hésitant pas parfois à sortir des sentiers battus : une artiste complète guidée par son instinct dont le talent n’est plus à prouver en presque 20 ans de carrière !

LAETITIA SHERIFF - Stillness - Visuel album
Un album qu’elle a pris le temps de peaufiner, au creux de soi, un travail de longue haleine qui s’est construit à la lumière de ses lectures (Edgar Morin, Henry David Thoreau..), convictions (Nadia Murad, Denis Mukwege…), influences musicales (Patti Smith, Neil Young…) : une liste non exhaustive qui témoigne d’un profond humanisme. Un album qui prend la forme d’un miroir, le portrait de Laetitia, qu’elle tend aujourd’hui à ses pairs pour soulever nos consciences. Et sous le calme apparent, la tempête gronde, Stillness épouse ces deux pendants, à la fois rageur et méditatif.

Reprenant les recettes qui ont déjà fait leurs preuves sur ses précédents opus, Laetitia Shériff a enregistré Stillness en condition live, pour rester au plus près de ses émotions, toujours entourée de son compagnon Thomas Poli (Dominique A, Montgomery…) aux guitares et au synthétiseur analogique et Nicolas Courret (Eiffel, Headphone…) à la batterie.

L’album s’ouvre sur le premier single de l’album, People Rise Up, qui donne le ton, un véritable appel à l’insurrection, sur des teintes résolument post-rock, qui ne sont pas sans rappeler Sonic Youth, tout en tension, serti d’une belle montée, comme à bout de souffle : Come on !

A stirring World, à la lourdeur heavy, illustre à lui seul la complexité du discours, dans une rage à l’apparente sérénité, Laetitia en appellant à la solidarité. Des paroles qui semblent prendre tout leur sens à l’aune des derniers évènements, pourquoi attendre qu’il y ait un drame pour user de solidarité entre nous : Why does it take the worst to come together ? / Why does it take the worst to look at each other ?

Sur We Are You, l’ambiance est inquiétante, rehaussée de synthés aux relents de cuivre, comme un signal d’alarme, un état d’urgence qui nous rappelle que le « je » est aussi « nous », et que la force de ce « nous » est capable de dépasser les frontières. Le cocon onirique de Deal With It nous enveloppe de sa douce aura pop, nous ramenant sur des terres musicales 90’s, nous invitant à quitter la noirceur qui s’empare parfois de nos pensées pour arpenter la beauté du monde : When it’s dark / Refuse this state of mind.

Les doux arpèges de Pamper Yourself, évoquent une ritournelle folk tout droit sortie des 60’s, rêveuse, à l’instar de la voix caressante de Laetitia, une ballade en forme de consolation, prendre soin de soi, un réconfort essentiel : He has found again in his soul, the kindness of a child.
Mais après ces moments de répit, sur Sign of Shirking, la tension d’une guitare saturée vient nous tirer de nos rêveries, s’étirant dans un bourdonnement bien gras, il est temps de se bouger semble t-il, la batterie en atteste, énergique, tout comme le chant de Laetitia qui se fait rageur : Strike !

Le titre Go To Big Sur, est une merveille qui commence avec un synthé sur lequel le fantôme de Kerouac semble flotter, dans une cabane loin de tout sur la côte californienne, là où rien n’a de sens… pour la référence, elle est toute personnelle, mais j’imagine que Laetitia ne l’a pas choisi par hasard. Ce morceau reste un sommet dans cet album parfait en tous points. La nostalgie est belle et s’étire dans toute sa splendeur, l’arpège mélancolique, la lenteur de la batterie, la chaleur des cuivres, et toujours ce synthé obsédant… moment introspectif.

Avec Outside, nous retenons notre respiration. L’ambiance s’installe en petites touches qui laissent présager qu’un orage se prépare… le calme avant la tempête ! Nous y sommes, encore, un titre qui illustre à merveille le message de cet album : And I’m looking at me in that mirror / Outside, there is the world. Laetitia face à son miroir, reflet du monde qui l’entoure, une conscience de soi qui n’a de sens que dans le rapport aux autres, le « je » étant « nous »… la condition sine qua non de cet état de conscience.

Laetitia Shériff par Lise Gaudaire
Laetitia Shériff par Lise Gaudaire

En arrivant au bout de mon écoute attentive de Stillness, je me rappelle avoir échangé avec Laetitia Shériff pour une interview avant qu’elle ne monte sur scène (malheureusement le site pour lequel elle fut menée n’existe plus, mais j’en garde un merveilleux souvenir). Ce soir-là, elle me confiait aimer les groupes à guitare, et nous avions échangé sur la musique, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle dispose d’une solide culture musicale. Mais ce qui m’a marqué c’est, sans parler de son amour pour les classiques du genre (Led Zeppelin, Black Sabbath, Pink Floyd, Soft Machine…), qu’elle m’a parlé de Nirvana, des groupes de cette époque, et en écoutant son jeu de guitare, je ne cesse de penser aux 90’s.

Ainsi, je retombe sur mes pattes, car le morceau Stupid March m’évoque cette période, je pense à Rage Against The Machine, la violence des guitares, la façon de scander son texte, cette fusion musicale si caractéristique, reliée à un propos engagé, tous les ingrédients semblent réunis !

Après être passé par tous les états, de la douceur à l’introspection, de la rage à l’insurrection, le sentiment de honte semble prendre le pas. Sur Ashamed, Laetitia énonce toutes ses peurs, qui sont aussi les nôtres, la honte de ne pas être à la hauteur, la honte d’appartenir à un monde qui devient fou : I don’t want to belong to this crazy family / I am ashamed.

Dans son nouvel album, Stillness, Laetitia Shériff nous tend un miroir, en évoquant ses peurs, ses doutes, sa bienveillance, sa honte, son envie de fuir, sa colère… un miroir qui devient universel, qui semble faire écho à notre condition d’être humain.
Alors je reviens à mon postulat de départ, dans lequel j’ouvrais cette chronique avec une citation de Merleau-Ponty : “Chaque objet est le miroir de tous les autres.” La perception des autres semble s’ancrer dans une subjectivité qui n’échappe pas à l’artiste, la projection du soi dans un tout, telle est l’expérience que nous propose Laetitia Shériff. Mais au-delà de soi et surtout pour ne pas vous perdre dans des conjectures philosophiques, je dirais simplement que cet album est un petit bijou qui fait du bien tant par le fond que par la forme ! À écouter de toute urgence !


 

Stillness Laetitia Shériff

 

Yotanka – 06 novembre 2020

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Image bandeau : Laetitia Shériff par Lise Gaudaire

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