Chronique Musique Holy(me)

« Spirit Of Eden », chef-d’oeuvre spirituel de Talk Talk

Talk Talk spirit of eden
Talk Talk par Holy(me)
Écrit par Jism

Je me souviens, à cette époque, il y a juste trente ans, je prenais le chemin des cours avec, dans mon walkman, le nouvel album de Talk Talk que je venais d’enregistrer sur ma cassette BASF, 90 minutes. Lors d’une pause, après le déjeuner, écouteurs sur les oreilles, irritées au passage par la mousse orange se désagrégeant au fur et à mesure, une camarade m’interpelle et me demande ce que j’écoute. Naïvement je lui réponds le dernier Talk Talk et lui tends le casque après qu’elle m’eut demandé à quoi ça ressemblait. Quelques secondes plus tard, elle me le rend, en me disant : c’est quoi cette musique d’église ? Ben … c’est Talk Talk, ceux qui ont fait Such A Shame. Et là, dans ses yeux, je comprends une chose : je suis un alien, il n’y a rien à tirer de moi, du moins d’un point de vue musical. Et c’est aussi à ce moment là que je comprends que Talk Talk fera viscéralement parti de mon ADN, que, quoi qu’il se passe, Mark Hollis et sa bande, je les aimerai d’un amour sans bornes, infini et Spirit Of Eden sera pour moi le Graal musical irriguant mes veines jusqu’à ce que mort s’en suive.

Il faut dire aussi que Spirit Of Eden est l’album qui a consacré la singularité et le génie de Hollis aux yeux de tous. À moins que, à bien y réfléchir, ce ne soit The Colour Of Spring … ou plutôt It’s My Life … Bon vu que c’est un peu le bordel dans mon crâne, je vais essayer de démêler tout ça en rembobinant la cassette et m’arrêter à la fin des 70’s.

Spirit Of Eden

L’histoire se passe en 1977, année pendant laquelle Mark Hollis, se faisant royalement chier pendant ses études de psy, décide, avec son frangin Ed, de former un groupe, The Reaction. Succès surprise, drogue, enfer du jeu, abus en tous genres auront la peau du groupe qui splittera un an plus tard. Bon je déconne mais cela permit à Hollis de mettre un pied à l’étrier et faire la connaissance du bassiste Paul Webb et du batteur Lee Harris qui deviendront la colonne vertébrale de Talk Talk. Le groupe se forme en 1981 avec l’adjonction de Simon Brenner aux claviers et sort son premier album l’an d’après. Pour les aventuriers qui oseraient y jeter une oreille, il s’agit là d’un album formaté par la maison de disque, surfant sur les succès de Spandau Ballet, Duran Duran, Depeche Mode et autres groupes néo-romantiques des 80’s, pop synthétique pour boy’s band lisses et proprets. Le quatuor ne se démarque pas franchement de la mouvance (le producteur choisi par EMI est celui de Duran Duran) et The Party’s Over obtient tout de même un certain succès grâce au troisième single issu du disque (Today). Bon, hormis la voix de Hollis, remarquable, The Party’s Over est une curiosité à la limite de l’audible (Talk Talk et It’s So Serious s’apparentent presque à des épreuves sonores) dont on peut parfaitement oublier l’existence.

A vrai dire, les choses sérieuses vont commencer avec l’arrivée de Tim Friese-Greene en lieu et place de Simon Brenner. D’abord appelé en tant que producteur, Friese-Greene va si bien s’entendre avec Hollis qu’il deviendra le quatrième membre officieusement officiel de Talk Talk, le gars présent partout, sur tous les disques, sauf sur les photos. Toujours est-il que Friese-Greene commence sa collaboration avec Hollis et que les étincelles de génie commencent à embraser sérieusement It’s My Life. Déjà, la pop synthétique va se retrouver chamboulée en se prenant de plein fouet le spleen de son chanteur ainsi que l’introduction d’instruments organiques (guitares, piano, contrebasse) lui offrant une coloration inédite, bien plus boisée. De plus, le talent de compositeur de Hollis va éclater au grand jour et conquérir l’Europe, la Nouvelle Zélande ainsi que les États-Unis grâce à deux scies pétries de talent, inoubliables et mélancoliques à souhait (Such A Shame, It’s My Life). Et l’album, s’il n’est pas du niveau de ce qui suivra, contient son lot de merveilles (Tomorrow Started, Renée) et surtout une personnalité très atypique faite de mélancolie et de rage sous-tendue (Call In ou It’s You), bien loin de l’image propre et lisse du précédent disque.

Deux ans plus tard, en 1986, sort The Colour Of Spring, premier véritable chef-d’œuvre du groupe et premier (d’une longue série) grain de sable grippant la relation avec EMI. En effet, quand le groupe leur présente les bandes, ceux-ci sont quelque peu surpris de n’y entendre aucun hit. Mais alors rien, que dalle. Sur les sept morceaux présentés, le retour sur investissement friserait le néant absolu selon leurs critères. Aussi EMI, via leur manager, met au défi Hollis et Friese-Greene de créer un hit. Le duo s’attelle à l’écriture et sort de son chapeau le fascinant Life’s What You Make It, meilleure vente de Talk Talk à ce jour et preuve que la complicité Friese-Greene/Hollis s’épanouit de jours en jours (Friese-Greene prend un rôle de plus en plus crucial dans le groupe jusqu’à devenir l’alter ego de Hollis, celui qui co-écrit toutes les chansons, arrange, joue une bonne partie des instruments, ce qui ne sera pas sans engendrer quelques grincements de dents). Autre complication liée à The Colour Of Spring, le fait que le groupe rende définitivement son tablier après la tournée de promo de l’album, trop épuisant pour Hollis, malade à en crever à chaque début de concert. Et surtout, surtout, le quatuor délaisse complètement la pop synthétique pour une approche beaucoup plus organique et expérimentale de sa musique. Exit les synthés, bienvenue aux guitares, piano, orgue, variophone, mellotron, melodica et autres curiosités instrumentales. Idem pour la structure des morceaux : la pop, c’est sympa mais si ça met du beurre dans les épinards, ça ne satisfait pas vraiment l’ego. Ainsi le groupe, s’il ne la délaisse pas totalement (Living In Another World) va s’orienter vers d’autres horizons autrement plus aventureux, épurés (voix, orgues, dobros sur 5th April ou Chameleon Days), surprenants (les choeurs d’enfant sur Hapiness et ceux autrement plus habités et intenses sur Time It’s Time, pour lesquels I Believe In You se fera l’écho sur Spirit Of Eden) et hors format (le seul morceau pouvant s’approcher de celui de la pop est en fait le plus austère et inaccessible de tous ; le reste descend rarement en dessous de cinq minutes). Malgré tous ces handicaps The Colour Of Spring cartonne à travers le monde notamment grâce à Life’s What You Make It et la version tronquée (2minutes ½ tout de même) de Living In Another World. Du fait de ce succès phénoménal et plutôt inattendu (imaginez vous en 1986, les collègues de chart se nomment A-ha, Depeche Mode, Madonna, Pet Shop Boys pour le meilleur, Mr Mister, Survivor, Berlin, Belinda Carlisle pour le reste) le groupe obtient une liberté de création absolue et un budget bien plus conséquent pour l’album suivant.

Spirit Of Eden voit donc le jour le 16 septembre 1988. Il aura fallu plus d’un an au groupe pour le concevoir. Enfin, au groupe, façon de dire. En fait, entre 1987 et 1988 Talk Talk ne se résume plus qu’à Hollis et Friese-Greene (Webb, Harris et quelques autres tenant les rôles de figurant). Une année pendant laquelle le duo s’enfermera dans leur studio de Wessex sans laisser entrer leur manager Keith Apsden ni que qui que ce soit d’EMI. Une année à vivre comme des reclus, dans des conditions d’enregistrement pour le moins étranges (à la lumière des bougies, des lampes à huile ou dans le noir la plupart du temps), à tyranniser leurs musiciens, les laissant jouer des heures et des heures en improvisation totale sans donner aucune direction, récupérant ensuite les bandes pour les couper, recouper, les effacer à 99 % jusqu’à ce que le résultat obtenu soit satisfaisant (et s’il ne l’est pas, rebelote). Bref, en 1987, être musicien chez Talk Talk, c’est accepter une certaine ambivalence faite de maltraitance et de bienveillance, conjuguant la frustration à la liberté absolue, avec cette impression, déstabilisante, que personne n’est là pour vous guider. Paul Webb n’y résistera pas et finira par claquer la porte peu après la sortie de l’album.

Aussi, en 1988, quand EMI reçoit la cassette, c’est la douche froide. Au moins sur The Color Of Spring, même si ce n’était pas la joie,  il y avait des chansons, quelque chose à défendre. Là, c’est un casse-tête commercial insoluble. La première face n’étant qu’un morceau de 23 minutes, rien ne peut en être extrait ; la seconde, si le jazz, le classique ou la musique sacrée étaient des gages de succès, alors Spirit Of Eden aurait été un carton assuré. Sauf que Talk Talk évolue dans le monde de la pop et là, c’est l’échec direct. D’autant plus que l’accueil des critiques est pour le moins … tiédasse. La plupart sont restés sur le succès de Such A Shame ou Life’s What You Make It et ne voient en Talk Talk qu’un comme un groupe léger, quasi insignifiant, ne parvenant pas à saisir la beauté, la singularité de Spirit Of Eden, qualifiant l’album d’ennuyeux, prétentieux ou, dans le meilleur des cas, intrigant. Il faudra attendre quelques années, juste avant que Laughing Stock ne sorte, pour que Spirit Of Eden soit enfin reconnu à sa juste valeur.

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Néanmoins, malgré ce que la légende veut nous faire croire, Spirit Of Eden ne fut pas un échec commercial total: l’album parvint à se hisser à la 12ème place en Suisse, la 20ème en Angleterre ou la 16ème en Allemagne. De toutes façons, avec ou sans échec, la situation aurait été la même : la volonté de Hollis était quitter EMI, maison de disque qui, selon lui, ne le comprenait pas (et qui, curieusement, envisageait de les garder). Pour ce faire il va renoncer à tout concept de promotion : d’abord en affirmant haut et fort que Talk Talk ne fera plus un seul concert, arguant que les arrangements de Spirit Of Eden seraient impossible à reproduire sur scène. Puis en refusant tout passage dans n’importe quelle émission (radio comme télé), ne donnant des interviews qu’au compte-goutte et à la presse écrite. Le seul compromis qu’il fera, et regrettera amèrement, sera d’apparaître dans le clip de I Believe In You, seul morceau de l’album pouvant être exploité commercialement si on lui retire la partie expérimentale/sacrée qui lui sert de pont. Malgré cet écart, Hollis finira par imposer sa vision des choses, somme toute assez raccord avec sa musique : se débarrasser du superflu pour ne plus laisser parler que la musique ou le silence (ce qui revient au même chez Talk Talk).

Maintenant, je ne vous ferai pas l’offense de chroniquer Spirit Of Eden, disque qui m’a profondément changé il y a trente ans et me bouleverse à chaque écoute tant par sa spiritualité (I Believe In You, chef-d’œuvre de délicatesse sur la dépendance à l’héroïne du frère de Hollis, ou Wealth et son orgue rendant son dernier souffle, apaisé) que son audace (cette écriture musicale, faite de tension extrême, jazz et mélancolie sur Inheritance, est quasi inédite en 1988 ; idem pour la première face sur laquelle le groupe invente ni plus ni moins ce qui deviendra quelques années plus tard le post-rock, ce mélange de silence, tension et bouffée de violence). Spirit Of Eden, c’est la fin d’une mue (l’abandon des synthés pour la chaleur des instruments) et le début d’un accomplissement personnel (l’abandon de la pop pour un format bien plus ample, dans lequel le génie du duo peut s’exprimer pleinement, quelque part entre l’ambient, le jazz, le minimalisme et l’expérimental) qui permettra à Hollis d’atteindre un de ses rêves les plus fous sur les prochains disques qu’il sortira avec Talk Talk (Laughing Stock) et sous son patronyme: ne plus s’inscrire dans aucune époque, devenir intemporel.

L’impact qu’il a eu sur moi, en 1988, est quelque chose que je ne parviens toujours pas à mesurer, une sorte de séisme dont les conséquences restent encore insondables au point que trente ans plus tard, rien n’a changé, sa beauté semble inaltérable, son pouvoir émotionnel intact. En 2018, quand je le réécoute, je chiale toujours autant sur I Believe In You, je reste sidéré par la brutalité explosive de Desire, me laisse surprendre par la douce mélancolie et les subtilités de Wealth. Et surtout, je ne parviens toujours pas à comprendre comment en jouant les apprentis sorciers avec les bandes, le duo a pu composer une œuvre aussi intense, spirituelle, émouvante et cohérente. Et je pense pouvoir affirmer sans me tromper que je ne le comprendrai jamais. La seule chose qui restera compréhensible pour moi est que Spirit Of Eden est et sera à jamais le chef-d’œuvre qui m’accompagnera jusqu’à ce que les pissenlits aient raison de moi.

3 Commentaires

  • Merci pour cet article, j’ai beaucoup appris.

    Je connaissais Talk Talk à travers leurs tubes des années 80. J’aimais beaucoup such a shame & It’s my life, mais ça s’arrêtait là, je n’avais jamais écouté un de leurs album en entier, j’avais cantonné ce groupe à de la pop-synth, un truc sans plus quoi, genre Duran Duran, cité dans l’article.

    J’ai découvert Laughing Stock & Spirit of Eden il y a 4 ans et, ça a été ma révélation musicale la plus marquante de ces dernières années, totalement inattendue, j’veux dire, un groupe de pop des années 80 qui me sort ça, wow.

    D’ailleurs, l’apriori que j’avais, je le constate autours de moi quand je parle de ces albums. Dur de convaincre ceux qui n’ont connu Talk Talk qu’à travers la radio qu’ils ont composé ces pépites. En fait, le problème, c’est qu’on ne prend plus vraiment le temps d’écouter ce qu’on nous propose, mais bon, c’est pas le sujet.

    C’est une belle musique qui me nourrie l’âme. Discrète et terriblement présente, solide et évanescente. Une belle alchimie, que je n’ai pas retrouvé ailleurs.

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