Musique Rétrorama

14 mars : 2009, Alain Bashung, vertige de l’absence…

bashung
Bashung par Cecile Le Berre alias Holyme)
Ecrit par Team Musique

Par Jism

Il y a dix ans, disparaissait Bashung.

 

 

Une décennie qu’il est parti, que sa voix s’est fracassée contre le silence.

Comme je vous sais observateur, vous avez remarqué qu’entre ces deux affirmations, il y a un espace, ou plutôt un vide. D’apparence, il est simple ce vide, d’une banalité ordinaire. Sauf que si vous vous en approchez, que vous vous tenez au bord, vous remarquerez qu’il est sans fond, insondable, effrayant. Instinctivement vous reculerez d’un pas, le cœur battant, les mains moites, la gorge sèche, souhaitant juste ne pas être happé par ce trou noir.

Pour votre serviteur, la carrière de Bashung, c’est ça : l’histoire d’un Alsacien qui ne fera pas que contempler ce vide mais y plongera à de nombreuses reprises, quitte à se cramer les ailes, à frôler la grande faucheuse, pour en ressortir grandi à chaque fois.

Pourtant, quand j’ai commencé à m’intéresser à la carrière de Bashung, je ne voyais que l’aspect déconnant du musicien. Les jeux de mots laids de Bergman, les scies étranges qu’étaient Gaby, Vertige De L’amour et dont il était impossible de se dépêtrer. Pour moi, c’était juste un  gars marrant capable de faire d’excellents singles. Point

Jusqu’à Novice. Là, quand est sorti Bombez, ça a été le déclic : il y avait chez Bashung une profondeur que je n’avais pas encore perçu, quelque chose qui a fait résonance en moi et m’a parlé direct. Je ne saurais dire si ce sont les sonorités froides/metalliques de Bombez, l’étrangeté des paroles (absconses et accessibles), ce saxo fou qui s’exprimait dans un langage qui m’était étranger (pensez donc : le saxo pour moi c’était Careless Whisper ou dans le meilleur des cas les Waterboys) mais là, tout d’un coup, je trouvais une folie , une noirceur qu’on ne trouvait jamais dans quelques singles que ce soit à cette époque et encore moins en France de la part d’un chanteur à succès.

Bref, Bombez ! c’était l’ovni que j’attendais depuis toujours et qui m’aura fait trépigner d’impatience jusqu’à la sortie de Novice (impatience accentuée par la chronique très juste de Rock’n Folk dans laquelle l’auteur avait prophétisé que Novice serait le genre d’album qu’on écouterait encore vingt ans plus tard ). Dès le moment où le bras de ma platine s’est posé sur le sillon et que Pyromanes a enflammé la galette, j’ai su que la noirceur, la moiteur de Novice feraient parti de mon ADN, comme le Spirit Of Eden un an plus tôt ou le Sign O The Times en 1987. Par contre, vu mon jeune âge, je n’ai pas saisi toutes les subtilités, les références, l’histoire, noire, liée à ce disque (rien que le titre à double tiroir, jeu de mots sur la fin de ses addictions et cette aspiration à repartir à zéro au niveau de sa carrière). Mais bon, à partir de 1989, année de sortie de Novice, je n’allais plus lâcher Bashung d’une semelle et ce jusqu’à Bleu Pétrole, album en demi-teinte, où se partagent merveilles et hommages presque gênants, disque de fin de vie, tourné vers le passé (hommage aux chanteurs qui l’ont accompagné durant sa carrière : Cohen, Manset, Allwright) mais n’oubliant pas la relève (chansons écrites par Mélies, Roussel, D’anvers).

Pendant près de vingt ans, j’ai été un observateur admiratif de son parcours atypique, conciliant exigence rare et succès public, ayant une discographie d’une grande cohérence, construite en miroir, où chaque nouvel album était le versant négatif du précédent, n’hésitant pas à plonger au plus profond de sa noirceur (et à faire sienne la citation de Nietzsche, tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort), quitte à en devenir presque hermétique, pour ensuite livrer une œuvre plus simple, accessible, d’une force positive incroyable.

J’ai toujours été admiratif du mystère qu’il pouvait dégager, cette simplicité, cette immédiateté dans les mélodies proposées, ces arrangements classieux, soyeux et ces paroles la plupart du temps absconses, le succès qu’il parvenait à avoir sans pour autant se compromettre avec des disques ambitieux et difficile d’accès (franchement, qui aurait pensé que L’imprudence, son album le plus hermétique jusque là, aurait eu ne serait-ce qu’une once de succès ?). C’est tout le paradoxe de Bashung, sa singularité, réussir une œuvre ambitieuse et exigeante tout en ayant un succès public ne se démentant pas. Et si on prend du recul, que l’on compare à d’autres, personne d’autre que lui n’y est parvenu avec une telle aisance.

Bref, quand on ose me dire avec aplomb que nul être n’est irremplaçable, je me permettrai de rétorquer, avec plus d’aplomb encore, que dans le paysage de la variété Française, Bashung est l’exception qui confirme la règle. Vous ne me croyez pas ? De toutes façons, ne cherchez pas, j’ai toujours raison…

Par Mag Chinaski

Un album sans doute à part dans la discographie sans faille de Monsieur Alain Bashung, L’Imprudence, et véritable coup de foudre musical, une histoire qui dure depuis près de dix-sept ans, s’imposant comme une évidence. Parler de l’admiration que je lui porte, il faudrait bien plus que quelques lignes, alors j’ai choisi un morceau, celui peut-être que j’écoute le plus souvent, seule, sous un casque, dans une semi-obscurité, Noir(e) De Monde… et je plonge vers l’irréel !

Cette ambiance surréaliste, comme l’impression de flotter au-dessus d’un monde noir et fantasque. Au-delà des mots, d’une beauté terrifiante, lancés dans un parlé-chanté sensuel et torturé, la musique se fait vivante, insidieuse, un écho des émotions, comme un bruitage de l’âme, celle d’un homme qui a besoin de s’épancher sur ses propres démons et ceux d’un monde qui tourne trop vite et vacille… je le ressens tellement fort que mes propres démons s’invitent à la danse et ça cogne à l’intérieur, ça vibre et je finis en extase, achevée par tant de grâce.

Aujourd’hui ça fait dix ans que Tu es parti, je me souviens avoir pleuré ce soir là, chose rare surtout pour un artiste, mais ce jour là j’ai eu le sentiment qu’on me retirait quelque chose d’essentiel, quelqu’un qui traduisait mes sentiments, dans les mots, la façon de les transmettre, dans le son… j’ai du massacrer (reprendre) à la guitare une bonne partie de tes chansons, j’ai ressenti à chaque fois une grande émotion, mais l’histoire n’est pas finie, elle fait partie de moi et résonnera encore longtemps dans mon cœur, merci Alain !

Dix ans d’absence, tout ça n’est qu’une question de métaphysique !

Par Beachboy

J’aurais pu choisir L’Imprudence, mon album préféré d’Alain Bashung ou bien me replonger dans les années 80 quelque part entre Play Blessures et Novice, albums que j’ai découvert sur le tard, p’tit con réfractaire à la chanson française que je fus longtemps, avant que Dominique A ne m’ouvre les yeux et me fasse découvrir un univers longtemps ignoré.

C’est Fantaisie Militaire que j’écoute ce soir, son album sorti en 1998, au casting royal, contenant quelques unes de ses plus belles chansons, entre colère et douceur, humour et poésie.

La nuit, je Mens en est mon morceau phare, la somme de tout ça, équilibre parfait entre mélodie immédiate subliment arrangée et texte indéchiffrable, où murène rime avec boite crânienne. Elle représente tout ce que j’aime chez Bashung, cette part de mystère, cette façon bien à lui et assez unique de me surprendre, me laisser avec des questions, des montagnes de questions.

20 ans après sa sortie, 10 ans après la mort d’Alain, l’écoute est toujours aussi bouleversante, sa voix unique et cette incroyable capacité à embarquer ses musiciens au sommet des montagnes à oser sauter à l’élastique

Par Ivlo Dark

Un soir d’été 2004 dans un sombre espace bondé et chargé de moiteur …  La silhouette d’Alain Bashung approche telle celle d’un colosse. Outre des lunettes de soleil vissées sur le nez, le chanteur porte un grand manteau couleur ébène malgré la chaleur étouffante. Nous venons de quitter l’imprudence et c’est une voix de stentor qui résonne puis vient foudroyer l’assistance médusée par cet instant magnétique. C’est Bombez ! issu de Novice (1989) qui se glisse dans la setlist avec sa noirceur animale. La version va littéralement me bouleverser, une performance gonflée de rage, de force, d’obscurité évidente et lourde. Je prends en pleine face le charisme de celui qui se tient au centre du rideau de fumée. L’univers qui enveloppe cette soirée n’est pas rose mais c’est tellement puissant !

« Bombez le torse bombez!
Prenez des forces bombez!
Ça c’est my way »

Par French Godgiven

Mon rapport avec l’univers d’Alain Bashung s’est instauré par étapes successives, un peu comme si j’avais longtemps tourné autour, à la fois curieux et méfiant, avant de m’y laisser aller avec abandon. Aussi loin que mes souvenirs remontent, la porte d’entrée a certainement été la vision du clip du tube Vertige de l’Amour dans la mythique émission Les Enfants du Rock : sa fausse nonchalance, sa classe flegmatique et son débit à la fois éraillé et pénétrant, tout cela contribuait à faire de Bashung un ovni trônant au milieu de ce que je percevais alors, à l’âge de huit ans, comme étant la scène musicale française de l’époque. Si je l’avais rêvé, ce n’était pas encore trop fort.

Quelques années plus tard, en 1984, j’allais encore être frappé par l’ambiguïté troublante de son hit S.O.S. Amor qui, tout en semblant souscrire aux codes ultra-commerciaux de l’époque (arrangements léchés, saxophone aguicheur et rythmique synthétique), dévoilait tout un pan de sensibilité sulfureuse, alors inconnue de mes services, qui ne pouvait que fortement intriguer le gamin de dix ans que j’étais alors. De quoi perdre mon self control.

Je pourrais aussi évoquer ce moment intense et magique qui, au début des années 90, me vit accompagner une amie dans un magasin de vêtements féminins du 18ème arrondissement de Paris : la mélopée envoûtante et sensuelle de Madame Rêve, sortant des enceintes de la boutique, m’avait alors renvoyé à mes pensées de jeune homme fébrile, tandis que ma camarade se livrait à toute une série d’essayages en tous genres. J’étais ainsi nargué par mon propre totem, qui me punissait moi-même.

Mais le véritable choc, en ce qui me concerne, a été la découverte de l’album Chatterton en 1994, l’année de mes vingt ans. Ce disque, son neuvième long format studio, souvent oublié ou mésestimé par les amateurs eux-mêmes, qui lui préfèrent régulièrement le poétique et déjanté Play Blessures, le sombre et aventureux Novice, le puissant et incontournable Fantaisie Militaire voire le saut dans le vide stylistique de L’Imprudence, m’a tout de suite frappé par sa redoutable cohérence et sa volonté évidente de dessiner un monde alternatif, entre banquises de claviers et éclairs de six-cordes hypnotiques, conviant à la noce un nombre invraisemblable d’estimables guitaristes, du pionnier ambient Michael Brook au franc-tireur Marc Ribot, en passant par la légende rock’n’roll Link Wray. Davantage qu’une collection de chansons, Alain Bashung semblait vouloir proposer avec Chatterton une implacable immersion dans sa psyché tourmentée, tout en développant, avec une douceur infinie sans être ostentatoire, des motifs musicaux comme thématiques aussi enveloppants que tranchants, se tenant suffisamment à distance pour laisser libre cours à l’imagination de l’auditeur.

Ce n’est que par la suite, en me penchant sérieusement sur le parcours protéiforme et accidenté du bonhomme, que j’allais réaliser la nature profondément erratique (et pourtant fascinante) de son travail, entre faux plats et vraies cimes, et réaliser que, comme chez beaucoup d’artistes dont la vie personnelle paraît indissociable de leur œuvre, les impasses les plus cruelles comme les errements les plus hasardeux sont au moins aussi fascinants que les réussites les plus éclatantes. Sans être passé par la gangue sonore dense et opaque de Chatterton, le défricheur Alain Bashung n’aurait peut-être pas trouvé la voie de sa Fantaisie Militaire qui, tout en affinant le propos dans une ligne esthétique aussi rugueuse qu’ouvragée, allait rencontrer le succès que l’on sait et le consacrer comme l’un des créateurs nationaux les plus importants du millénaire alors finissant.

Un quart de siècle plus tard, alors que sa voix inimitable et son grain si particulier se sont éteints, il m’apparaît toujours aussi clair que le brouillon magnifique de Chatterton constitue, à mon sens, le marchepied essentiel qui permit à Bashung d’affirmer avec force, entre passion d’une certaine tradition rock et soif inextinguible de modernité, la singularité de son art à la fois unique et bipolaire, inscrivant en lettres brûlantes une écorchure intime dans un écrin épique et majestueux.

Par Jean-Baptiste

Une des forces de la musique d’Alain Bashung, en tout cas des années 80, tenait peut-être à ce décalage puissant entre sa voix ombrageuse et presque revêche et le caractère loufoque de ce que ses paroliers, Boris Bergman en tête, écrivaient pour lui. Sur Play Blessures (1982), reconnu comme le pic de cette ère pré-Jean Fauque, Serge Gainsbourg, dont le nom ne rimait  pas pour rien avec « calembour », se glisse finalement aisément dans les chaussons bergmaniens. Lavabo est un de ces jerks quasi cold wave qui peuplent l’album, avec sa rythmique rigide et butée et ses synthés clignotants qui accentuent encore ce contraste. Musicalement, tout ça est proche de ce que faisait alors John Foxx de l’autre côté de la Manche. Au micro, notre Bashung y va de son ton narquois et décalé, pour notre plus grand plaisir. Tu voudrais qu’ça débouche sur quoi ? Sur trois minutes d’un truc un peu fou et addictif !

 

Par poulpy

L’homme a beau avoir une disco conséquente et une aura intouchable aujourd’hui, je n’en reste pas moins attaché à ce deuxième album, pré gloire (le premier étant vraiment passé inaperçu). Et notamment ce morceau très rock, avec sa rythmique imparable et sa guitare claire. Les mots sont déjà là, pas forcément les jeux de mots, mais on sent déja un truc. Une chanson qui allie qualité musicale, qualité des textes, le tout dans un esprit rock, et pas forcément marqué chanson française. Bref, tout était déja là.

Par lloyd_cf

Pour moi, le souvenir ce sera, au détour d’un zapping télévisuel, cette reprise de Nancy & Lee, probablement la meilleure que je connaisse, et pourtant ils sont nombreux les artistes qui se sont essayés à l’exercice de style. Bashung savait, pouvait tout faire, pourtant, quoi qu’il fasse, ça sonnerait comme du Bashung. Et ça, excusez-moi du peu, mais c’était la super classe. Ni plus, ni moins.

Par Lilie Del Sol

Bashung je l’ai aimé par hasard… Bien sûr je l’entendais depuis longtemps et n’étais pas du tout indifférente à ce qu’il faisait mais je n’avais pas d’album et ne l’écoutais pas particulièrement. Mes goûts musicaux, dans la première partie de ma vie ont été guidés par ce qu’écoutaient mon frère et ma sœur aînée. Je pensais, je crois, dans ma tête de petite fille, que c’était un copain de Gainsbourg. Mais autant Gainsbourg je le connaissais, on l’écoutait à la maison, autant Bashung était absent de la discothèque familiale.

C’est à mes 18 ans que l’on m’a offert un double cd live : Confessions Publiques. D’abord surprise de ce choix… Je me suis même dit qu’on ne connaissait pas mes goûts… Mais dès les premières minutes des Grands Voyageurs je me suis sentie comme « happée ». A cette époque Madame Rêve m’enivrait, et je chantais en boucle les titres comme Volutes, J’passe pour une caravane ou encore Ma petite entreprise dans ma chambre.

3 ans plus tard c’est l’immense Fantaisie militaire qui sortait. Cet album dont tous les titres ont une puissance poétique et musicale incandescente. Et cette pochette …

Avec L’imprudence, empreint de noirceur profonde et d’une gravité parfois oppressante, il livre probablement son album le plus crépusculaire, celui où il jouera le plus avec la lumière et ses préoccupations profondes et universelles.

Mais les souvenirs les plus émouvants et puissants que je garde en tête sont liés à son dernier album, Bleu Pétrole. Ce n’est sans doute pas son plus grand album musicalement parlant mais c’est celui qui occupe une place spéciale dans mes entrailles.

Ce soir de novembre 2008 où il est apparu sur scène pour la tournée de ce dernier album. Nous savions tous qu’il était malade et lorsque sa silhouette, diminuée et auréolée de ce chapeau magnifiant sa stature, est arrivée lentement sur scène, c’était un véritable coup au ventre. Et puis il a commencé à chanter. Cet être faible qui évoluait sous nos yeux portait cette voix forte et sublime… Au fil des chansons cette voix se faisait de plus en plus grande, juste et claire, ses mains se déployaient et dansaient… Et sa douceur, la douceur de ses mots, sa façon de s’adresser à nous. Quelle élégance !

Je ne sais pas combien de temps le concert a duré, sans doute aux alentours de 2h, mais je me souviens si bien de cette fin. Cette fin où il a repris Night in White Satin…avec ces derniers mots « I love you » et ces dernières secondes où il s’est levé délicatement de son tabouret, s’est retourné et s’en est allé dans la fumée. Je suis restée prostrée de longues minutes durant. Il s’était comme évaporé.

 

bashung

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