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[Back to 1967] La Ballade de la mer salée d’Hugo Pratt : à la rencontre de Corto…

En 1967 apparaît pour la première fois une figure dessinée de légende : Corto Maltese.

Hugo Pratt le met en scène dans une histoire de pirates se déroulant au cœur des Mers du Sud, en Mélanésie, à la veille de la Première Guerre mondiale.

Publiée de juillet 1967 à février 1969 dans le mensuel italien Sgt. Kirk, La Ballade de la mer salée inaugure une série d’aventures au charme fou, inégalé, déployant une puissance hypnotique qui s’empare de l’Histoire et des géographies en les transformant, par on ne sait quelle étrange alchimie, en paysages cartographiés par le rêve et la magie.

Un imaginaire dense nourri de légendes, de films et de récits d’aventure, de poésie, dont les portes nous sont ouvertes par Corto Maltese, marin charismatique au regard pénétrant et à la silhouette gracile.

Corto Maltese, le « marin libertaire et romantique » qui, s’affranchissant des frontières, de la terre ferme et de la morale, s’inscrit élégamment dans le mouvement de contestation et d’explorations des années 1967-1968.

Ses yeux qui se portent au loin, scrutant la ligne d’horizon de la mer ou des dunes de sable, veulent voir ce qu’il y a au-delà ; et Hugo Pratt, faisant se rejoindre les lignes des grands espaces à celles de son crayon qui, lui aussi, nous emmène au-delà, marque le début d’une nouvelle bande dessinée, une « littérature dessinée » dont les trésors graphiques et narratifs n’en finissent pas de nous émerveiller…

Il faudra attendre 1973 avant que La Ballade de la mer salée ne soit traduite en France. C’est France-Soir qui, de 1973 à 1974, la fera connaître aux lecteurs en la publiant en feuilleton. Puis Casterman la fera paraître en album en 1975 ; elle sera l’une des bandes dessinées qui impulseront la création de la revue (A Suivre) en 1978, où l’on retrouvera dans le premier numéro Corto Maltese en Sibérie.

Corto qui n’est pas le héros de cette « ballade » dans le Pacifique. Plusieurs personnages, et non des moindres, évoluent à ses côtés, et partagent la vedette avec lui : Raspoutine, le détrousseur des mers, cruel et impulsif ; Le Moine, mystérieux chef sans visage des pirates, dont Corto Maltese fait partie, qui se cache sur l’île Escondida ; Cranio, Mélanésien des îles Fidji et espion du Moine, chargé de surveiller l’imprévisible Raspoutine ; les cousins Pandora et Caïn Groovesnore, neveux du vice-amiral de la Royal Navy « recueillis » par Raspoutine après un naufrage ; le lieutenant Christian Slütter de la marine impériale allemande, sommé de se mettre au service du Moine ; Tarao, un Maori de Nouvelle-Zélande qui se liera d’amitié avec Corto Maltese

Des personnages à la fois marquants et mélancoliques, qui se croisent, s’entrechoquent, s’affrontent et se séduisent en de nombreux champs-contrechamps, se fuient et se retrouvent souvent.

Il y en a du monde dans cette région du Pacifique, qui se livre à tout un tas de trafics, de négoces, et se prépare à la Première Guerre mondiale : des Japonais, des Américains, des Allemands, des Anglais, des Mélanésiens, des Polynésiens, des Papous, des Maoris… et des pirates, électrons libres qui se jouent des frontières. Des personnages complexes, qui ont chacun leur idée propre de la morale et de l’honneur ; pas évident de distinguer les « bons » des « méchants ». Des personnages mouvants, qui évoluent au gré des courants, funambules de la ligne d’horizon…

Chacun fait son voyage, et les cases de Pratt, se développant sur 163 planches, font ressentir une quête intérieure.

Et il est fabuleux de constater que le voyage, s’il est à la fois spatial et intérieur, est aussi exploration littéraire. Les livres sont très présents dans La Ballade de la mer salée, plusieurs personnages sont plongés dans la lecture de Melville, Coleridge, Bougainville… Une envie irrépressible de voir le monde à travers les œuvres, de l’explorer à travers les mots et les émotions.

Un hommage à la fiction et à la poésie, qui fait de La Ballade une bande dessinée d’un genre nouveau, une « littérature dessinée ». Les livres étaient indispensables à Hugo Pratt, lecteur insatiable : pas moins de 30 000 ouvrages, dit-on, remplissaient sa gigantesque bibliothèque dans sa maison suisse à Grandvaux, sur les hauteurs du lac Léman.

Le rythme de La Ballade est particulier, unique. L’action est plutôt lente, contemplative. Il y a des péripéties certes, on est tout de même dans une BD d’aventures. On se régale de rebondissements et de morceaux de bravoure (Corto est loin d’être un maigrichon, il sait se battre), mais on goûte aussi aux silences (bon nombre de cases sont muettes) et on est plongé dans les ombres ; beaucoup d’ombres passent sur le visage et la silhouette des personnages et elles sont particulièrement magnifiées par le dessin en noir et blanc, superbe.

Un visage, bien sûr, nous trouble singulièrement : c’est celui de Corto. Déjà, le charme du beau marin à l’anneau opère… Pandora n’y est pas insensible et leurs face-à-face sont d’une réelle sensualité. Je dirais que, pour cette première aventure, Corto apparaît un peu massif, physique, le trait de Pratt s’affinera de plus en plus par la suite.

Corto Maltese est ici, en Mélanésie, peut-être un peu moins raffiné, davantage aventurier que « gentilhomme de fortune » (c’est un pirate après tout). Sa première apparition le montre « viril », le visage mangé par une barbe, dérivant sur l’eau, ligoté sur un radeau de fortune. Il a été victime de la mutinerie de son équipage ; pour une histoire de femme apparemment, provoquant les sarcasmes de Raspoutine qui le fait monter à bord de son bateau :

« – Ehilà, Corto… Comment ça va ? Tu prends un bain de soleil ?

– Maudit bouffon, il fallait que je tombe justement sur toi. »

Dialogue savoureux qui donne le ton quant aux relations mi-amicales mi-hostiles qui unissent les deux hommes. Raspoutine qui devient Ras’ quand Corto l’interpelle, toujours entre agacement et amusement.

Du charme, donc, qui se dégage de Corto Maltese, une indéniable nonchalance à se laisser porter par les événements, par le destin, et surtout une volonté farouche d’être libre. Le Moine lui reproche son attitude légère, autant rêveuse que rebelle :

« Tu n’es pas capable de commander. Tu es trop individualiste et indiscipliné. Tu es un subversif. »

Un très beau personnage de bande dessinée vient de naître. Pif Gadget, d’ailleurs, demandera à Hugo Pratt de publier des histoires courtes de Corto Maltese dès 1970 ; la première s’intitulera Le Secret de Tristan Bantam.

Il y aurait tant de choses à dire sur Corto Maltese, sur Hugo Pratt. La Ballata del Mare Salato, fabuleux voyage qui entremêle les vies rêvées, les vies réelles, les vies voulues, les vies de papier, les vies passées à chercher des îles au trésor… Je terminerai par ces mots d’Umberto Eco qui signe la préface de La Ballade de la mer salée chez Casterman, et souligne la force toute particulière du personnage de Corto :

« Dans la brume qui transforme l’espace et le temps, des mythes naissent, des personnages cultes se retrouvent d’un texte à l’autre, s’installent dans notre mémoire comme s’ils avaient existé depuis toujours dans celle de nos ancêtres, jeunes comme Mathusalem, centenaires comme Peter Pan, au point qu’on les retrouve là où leur histoire n’est pas racontée, et même – les enfants ont ce don – dans la vie. »

La Ballade de la mer salée, Hugo Pratt, éditions Casterman, NE janvier 2017

Pour explorer davantage :

Le désir d’être inutile – Souvenirs et réflexions – Entretiens avec Dominique Petitfaux, Hugo Pratt, éditions Robert Laffont, NE 1999

La naissance de Corto Maltese racontée par Hugo Pratt en 1986 : entretien avec Jean Daive sur France Culture

Le roman écrit par Hugo Pratt lui-même : La Ballade de la mer salée, éditions Denoël, NE 2015

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