Si je ne devais retenir qu’un mot pour qualifier la BD Detroit Roma signée Elen Usdin et Boni qui vient de sortir en cette fin d’année chez Sarbacane je dirais XXL ! Cela s’appliquerait d’abord au format de l’album, pas moins de 30 cm de large sur 26 cm de haut et une épaisseur de 3 bons cm. Ouverte, cette BD qui vous en envoie plein les yeux, propose donc une double page immense qui serait un peu à la BD ce que les écrans géants sont au cinéma. Tout y devient sublimé et sublime.
L’histoire que nous découvrons morceau par morceau à travers des flash-backs successifs, servis chacun par leur univers graphique propre, « pourrait débuter ici » nous dit le texte, mais elle a, comme toutes les histoires, plein de débuts possibles selon le point de vue que l’on adopte. Et notamment celui des deux protagonistes qui sont engagées dans un road trip entre la ville totalement sinistrée de Detroit et Roma, pas en Italie non, mais en Géorgie, plein sud aussi pourtant. Becki est serveuse au café Roma (tiens donc, et qui aura droit aussi à son grand incendie !!) qui appartient à un certain Miller qui n’est autre également que le parton de son père Salomon. Le duo père/fille rame sévèrement financièrement dans un Detroit ravagé par la crise économique. Louise, la mère de Becki est morte tragiquement à 25 ans laissant sa petite fille et son mari inconsolables. Aux côtés de Becki dans la vieille Ford Galaxy nous découvrons Summer, plutôt née du bon côté de la vie malgré une mère alcoolique, Gloria, qui se rêvait star de ciné. C’est d’ailleurs parce que Gloria a engagé Becki à son service que les deux jeunes filles se sont liées. Le lien entre elles ne fera d’ailleurs que se renforcer durant toute la narration jusqu’à ce qu’elles parviennent à découvrir le secret qui les lie indissolublement.

XXL c’est également le qualificatif qui s’applique le mieux au talent du binôme mère/fils Elene et Boni aux commandes de l’album (oui cette BD c’est une histoire de famille dedans et dehors !) . Les deux surdoués du graphisme, qui détiennent également plein de compétences artistiques autres à leur arc, parviennent à faire alterner plusieurs trames narratives qui se superposent et se complètent admirablement. Quand on est dans le Detroit dévasté et glauque on nage dans des planches à tonalité gris/bleu, voire jusqu’au noir profond, qui accentuent la dramatisation des événements. La gamme chromatique des teintes autorisent d’ailleurs ici, en addition, des effets innombrables et d’une folle inventivité autour des lignes de séparation, tantôt droites, brisées, courbes, comme si les dessinateurs s’étaient tout autorisé. Ils jouent également le XXL avec des effets de zooms proprement gigantesques sur lesquels les yeux et les émotions du lecteur s’élargissent. Le contraste est alors à proprement parler saisissant avec les planches au cours desquelles les deux jeunes femmes effectuent leur voyage. Là c’est une totale explosion de couleurs avec des dominantes, jaune, vert, bleu ou rose, celles de la vie qui les attirent, des promesses auxquelles leurs jeunes existences peuvent encore croire. La couleur apporte avec elle chaleur et suavité totalement absentes des ambiances humides et aqueuses des scènes qui se tiennent au Nord.

Mais ce serait encore insuffisant à décrire les trouvailles de cette BD qui surprend encore et encore. En effet viennent s’intercaler des planches sur fond noir, des images cinématographiques telles qu’on les verrait dans une salle obscure, qui sont autant d’hommages aux rêves d’actrice de Gloria. Nous y sommes happés par une sorte de jeu de reconnaissance qui débute bien sûr avec une image évoquant la scène ultime de Thelma et Louise, sœurs symboliques auxquelles font écho Becki et Summer, et se poursuit avec nombre de références à des films mythiques du cinéma américain, dont on découvre avec joie et reconnaissance la liste en fin d’album, tant la quête de la découverte a mis nos neurones en feu. Mais voilà qu’après les fonds noirs, voici cette fois des fonds blancs. Ces pages contiennent des croquis, des croquis qui ressemblent à une petite enquête sociologique qu’aurait conduite une jeune dessinatrice (?) se promenant dans l’Amérique actuelle. Le trait est cette fois fin et s’attache souvent aux détails, ceux qui définissent le plus justement les personnages auxquels ils appartiennent. Cette galerie de portraits, on le comprendra, est une matière qui tout à la fois est issue de l’histoire et bien sûr l’alimente.
C’est que tout dans cette BD géniale semble un éternel recommencement, une roue qui tourne. Une fin qui aurait les apparences d’un début; des révélations qui font tout reconsidérer depuis le départ, pour nous dans notre compréhension de l’histoire, mais aussi pour les personnages dont les trajectoires ne sont pas tout à fait celles qu’ils imaginaient. Une grande quête des origines? Oui bien sûr, individuelle mais aussi collective, comme le suggère le prologue symbolique plaçant deux bébés de couleurs différentes sous les mamelles d’une tigresse ou lovés en rond dans un vulgaire pneu, emblème de l’Amérique industrielle.
Éblouissement à chaque planche, profondeur des narratifs qui questionnent et racontent, Detroit Roma, vous l’aurez compris, c’est ma BD de l’année et un magnifique cadeau à faire à tous les amoureux de la beauté à qui je garantis plaisirs visuels et sensations fortes.



