Chronique Musique

Voyage au coeur des Congos

Écrit par Jism

Attends un peu, je cherche…

là, non…

ici non plus.

Là encore moins. Et ailleurs ? T’as cherché ailleurs ?

Regarde bien, il doit bien y avoir quelque chose quelque part, non ?

Ben… non, j’ai beau fouiller les tréfonds d’Addict, nulle part je ne vois la trace d’une quelconque chronique d’un disque de reggae.

Ce n’est pourtant pas faute d’en avoir parlé hein (à propos de Mark Ernestus et Moritz Von Oswald notamment) mais jamais, en farfouillant au plus profond de ma mémoire défaillante, une chronique n’a été faite jusque-là sur un disque de reggae. Et plus encore de roots/dub.

Du coup, pour la première, autant frapper fort et s’attaquer direct à un classique qui va souffler ses quarante bougies dans quelques jours, et qui, pour l’occasion, se voit richement réédité.

Non, je vous venir avec vos gros sabots, il ne s’agit pas de l’Exodus de Bob Marley (excellent, par ailleurs), car, contrairement à ce que vous pourriez croire, le reggae ne se limite pas qu’à lui.

Pour preuve, il suffit de jeter un œil sur l’année 1977 pour se rendre compte que celle-ci fut plus que prolifique en matière d’albums importants : le Police & Thieves de Junior Murvin, Two Seven Clash de Culture (qui inspira Strummer pour le choix du nom de son groupe doit-on le rappeler), Deliver Me From My Enemies de Yabby You, Equal Right de Peter ToshHeart Of The Congos de The Congos, Roast Fish Collie Weed & Corn Bread de Lee Perry , ainsi qu’un nombre incroyable de pépites en matière de 45 tours.

Parmi tous ces albums cités, il est un monument qui se voit réédité ces jours-ci en triple vinyle et triple CD, le Heart Of The Congos.

Pour être honnête, ce n’est pas la première réédition dont il bénéficie : entre 1977 et 1995, ce ne seront pas moins de douze rééditions vinyles qui verront le jour avec plus ou moins de bonheur, et surtout dans un certain anonymat. Il faudra attendre 1996 pour avoir une réédition digne de ce nom.

En effet, en 1993, Steve Barrow, fondateur du label Blood & Fire se met en tête de rééditer un certain nombre d’artistes reggae tombés dans l’oubli. Pour cela, il puise dans divers catalogues et dépoussière certaines pépites complètement enfouies. Parmi les plus fameuses à voir le jour sous ses doigts magiques, la compilation Jesus Dread de Yabby You, le Pick a Dub de Keith Hudson et le Heart Of The Congos.

Celui-ci se retrouve alors agrémenté d’inédits (At The Feast et Nicodemus sur les versions LP + CD, faces B et remix de Perry sur l’édition CD) et bénéficie d’un mastering (effectué par Andy Walter avec la collaboration de Kevin Metcalfe) qu’on peut qualifier de remarquable, changeant complètement du mix original (la plupart des morceaux se voient rallongés de près de deux minutes) sans pour autant le dénaturer.

L’album retrouve sous ses doigts de fée une aura qui dépassera le cercle des amateurs de reggae pour toucher un plus large public.

Maintenant, petit retour dans les 70’s afin de bien saisir la profondeur de Heart Of The Congos.

Les Congos c’est, à l’origine, un duo formé accidentellement par Cedric Myton (falsetto) et Roydel Johnson (ténor).

Johnson est plutôt destiné à être guitariste, non chanteur. Lors des 70’s, il officie en tant que musicien dans le groupe de Ras Michael (auteur d’un fabuleux album de Nyahbinghi sous le nom de Dadawah), les Son Of Negus, ainsi qu’en prêtant guitare forte à Vivian Jackson plus connu sous le patronyme de Yabby You.

Autre donnée à conserver à l’esprit avec Johnson, c’est qu’il connaît Lee Perry depuis son enfance, les deux ayant fréquenté les mêmes bancs de classe.

Or, en 1977, la renommée de Perry n’est plus à faire. Le gars a derrière lui un nombre incroyable de succès, tant artistiques (avec The Upsetters, Max Romeo, entre autres) que commerciaux (le Police & Thieves de Junior Murvin, par exemple), la plupart des musiciens se précipitent dans son studio, le Black Ark, pour se faire produire/mixer par ce génie complètement allumé (capable d’expliquer sans sourciller que pour obtenir le son désiré, s’il n’y avait que 4 pistes sur sa console, il en piochait vingt autres chez les extra-terrestres), et dont l’aura dépasse les frontières de la Jamaïque (grâce à l’accord passé avec Blackwell, manager d’Island).

Donc, les deux se connaissent bien, et après avoir présenté sa chanson Row Fisherman Row à Perry, celui-ci l’invite dans son studio pour l’enregistrer. Y arrivent Cedric Myton et Jackie Jackson (bassiste des Upsetters).

Myton, en 1977, est loin d’être un inconnu : à la fin des années 60, il faisait ses armes chez The Tartans (groupe créé par lui, Lincoln Thompson, Devon Russell et Preps Lewis et auteur de quelques 45 tours), puis, après la dissolution du groupe, s’allie à Thompson pour former les Royal Rasses, pour qui il écrit (en collaboration avec Thompson) et chante la totalité de l’album Humanity.

Myton décrit cette période comme un moment de remise en question, de réflexion sur sa spiritualité. Ce qui aura des conséquences inattendues comme on le verra plus tard.

Dans le Black Ark, l’alchimie semble fonctionner, les Congos voient le jour sous la forme d’un duo et enregistrent leur premier single At The Feast sous la houlette de Perry.

Néanmoins, Perry, dans sa grande lucidité vaporeuse, n’est pas complètement satisfait du résultat, trouvant qu’il manque quelque chose au duo, un équilibre que ne peuvent apporter seuls un ténor et un falsetto. Pour résoudre cette intuition, il fait appel à Watty Burnett, musicien de studio accompli (batterie, basse), et surtout chanteur avec une tessiture de baryton, œuvrant pour lui depuis quelques années. Du coup, Burnett va non seulement écrire trois chansons (Sodom & Gomorrow, Solid Foundation et Children Crying), en chanter sept sur Heart Of The Congos, mais il s’amusera également à y inclure divers bruits fantaisistes (des meuglements par exemple), complétant par là-même le boulot de Perry.

À partir de là, toutes les conditions sont réunies pour faire de Heart Of The Congos, l’un des plus grands succès critiques et commerciaux de Perry. Trois voix se complétant à merveille, un reggae baigné dans la spiritualité, un producteur en osmose avec son groupe, des compositions en lévitation, un disque sortant des sentiers battus.

Sauf que, rien ne s’est passé comme prévu. Malgré la qualité indéniable du disque, le fait d’être devenu un classique instantané, tout a foiré de A à Z.

En effet, la légende veut que Chris Blackwell, alors manager d’Island et de la section reggae, voie d’un très mauvais œil la sortie de Heart Of The Congos. Le disque est tellement bon qu’il est demandé à Perry d’en différer légèrement la sortie, histoire de ne pas faire d’ombre à la poule aux œufs d’or, Bob Marley.

Du coup, le producteur voit rouge, se fâche avec Blackwell, et le sort en très peu d’exemplaires sur son label Black Art, limitant ainsi les chances de succès, et provoquant une scission entre lui et les membres du groupe.

Le trio le ressortira un an plus tard en accord avec une maison de disque anglaise, mais le divorce est consommé entre eux et Perry.

Bref, le disque est un four, et, qui plus est, introuvable. Pourtant, il marquera au fer rouge tous ceux qui ont pu l’écouter.

Il sort, comme je l’expliquais plus haut, dans un contexte assez ahurissant pour le reggae : Perry est au sommet de son art, Marley atteint une popularité folle, Max Romeo cartonne, Burning Spear et son Marcus Garvey apportent une caution politique à un genre perçu à tort comme une musique bonne pour rouler des spliffs.

Heart Of The Congos va débarquer là-dedans comme un chien dans un jeu de quilles, apportant une profondeur mystique inédite.

Bon, il est à peu près clair, quand Perry réunit le trio pour enregistrer Heart Of The Congos, qu’il a dans l’idée d’apporter une réponse cinglante au superbe Right Time des Mighty Diamonds (sucrerie reggae digne d’un album de la Motown, basée sur l’osmose d’un trio vocal merveilleux, la production soyeuse de Joseph Hoo Kim chez Studio One et appuyée par la rythmique géniale de Sly & Robbie), sorti en 1976.

Mais c’était sans compter sur les personnalités de Myton et Johnson, qui vont refroidir quelque peu les ardeurs de Perry. Parce que Heart Of The Congos, c’est Dieu et le Diable dans la même entité, c’est la spiritualité de Myton qui se frotte à la folie de Perry ; il y a une nette dichotomie entre la créativité bouillonnante de Perry et les thématiques de Myton, très mystiques et très personnelles, touchant du doigt les problèmes des jamaïcains, leurs origines, les conflits liés à ces problématiques, la mythologie rastafarienne (Babylone, Zion, la terre promise, les prophètes Haï Sélassié et Marcus Garvey), incluant des éléments religieux, et plus particulièrement le christianisme.

De ce fait, Heart Of The Congos semble suivre une voie toute tracée, biblique, un chemin de croix allant de la misère à la décadence, en passant par la recherche spirituelle et ce jusqu’à la rédemption.

Idem pour la musique, Myton et Johnson ont fait leurs armes chez Ras Michael, apôtre du Nyahbinghi, versant plus dans la tradition, la transe, voire le mysticisme, que le rock steady, ancêtre du reggae.

D’une manière, ils sont les dépositaires d’une certaine tradition que Perry va s’empresser de dynamiter en apposant sa patte absolument partout. Chaque morceau se verra truffé d’effets, des clochettes sur Fisherman aux meuglements sur Ark Of The Covenant, chaque chanson se verra traitée aux confins du dub, Perry apportant une profondeur aux silences, une « raisonnance » (n’y voyez pas là une grossière faute d’orthographe, mais un néologisme parfaitement conscient) aux échos qui inspireront, près d’une décennie plus tard, les travaux d’Ernestus & Von Oswald.

Si on y prête une oreille distraite, ça peut paraître confus et bordélique : les voix semblent mal mixées (le début de Congoman), la qualité du son aléatoire (Fisherman), les instruments noyés sous une tonne d’effets (la réverb sur les percus notamment). Pareil pour les chansons, certaines paraissent incomplètes, d’autres semblent s’arrêter en plein milieu, et reprendre comme si la bande son avait été grossièrement collée (The Wrong Thing). Bref, c’est du grand n’importe quoi.

Sauf que si vous chaussez le casque, le travail de Perry vous apparaîtra absolument remarquable. Ici, plusieurs strates musicales sont à l’œuvre, plusieurs niveaux de lecture s’offrent à vous, dès le moment où vous vous intéressez à la gestion des instruments ou des sons.

Pour les premiers, les guitares (tenues par Ernest Ranglin et Roydel Johnson), traitées à coups d’échos, de réverbs et d’effets déformants renvoient au psychédélisme d’un Flaming Lips, avec près de deux décennies d’avance. Comme dans tout bon disque de dub, la section rythmique occupe une place prépondérante, véritable colonne vertébrale de certains morceaux (Open Up The Gate), sur laquelle Perry se permettra des expérimentations folles ; le travail de la rythmique  ̶  autant la basse de Boris Gardiner que la batterie de Sly Dunbar  ̶  sur laquelle se greffe avec une fluidité étonnante la guitare, en introduction de Can’t Come In, est assez prodigieux.

Pour les seconds, Heart Of The Congos contient un nombre incroyable de bizarreries sonores, allant des meuglements à divers bruits (clochettes, râpe, etc …) qu’on croirait enregistrés via les presses hydrauliques d’usines environnantes (et pour lesquels on peut se poser la question de savoir si Hannett, autre allumé notoire, avec le premier Joy Division, ne se serait pas inspiré de Perry), ajoutant une touche surréaliste à cet univers déjà foutraque.

Mais, plus que tout, ce qui va démarquer Heart Of The Congos de la concurrence et le lancer dans la stratosphère, c’est l’alchimie vocale qui s’en dégage. Ce travail de fou sur les harmonies, cette complémentarité/opposition entre le falsetto de Myton, la voix de ténor de Roydel et le baryton de Burnett (impressionnant sur Fisherman), soutenus par les chœurs de Gregory Isaacs ou encore les Meditations, fait des étincelles absolument partout.

À vrai dire, plus qu’aux Mighty Diamonds, on en arrive presque à penser aux harmonies célestes des Beach Boys, la mystique rastafarienne remplaçant l’innocence perdue de Wilson. Parce que, prise à part, la communion des chants à l’œuvre ici renvoie au blues américain des origines, celui des champs de coton, voire même au gospel, appuyant par cette occasion le mysticisme dans lequel baigne le disque.

Un univers foisonnant bourré de trouvailles sonores, des niveaux d’écoutes divers et variés, une spiritualité omniprésente, ne manque plus pour parfaire le tableau et faire entrer Heart Of The Congos dans la légende, que des compositions à la hauteur du travail de Perry.

Par chance, l’album ne contient que ça. Pas une chanson faible et beaucoup de sommets : le chaloupé indolent et militant de Fisherman scotche d’entrée de jeu, pareil pour le dub psychédélique de Congoman virant au psaume hypnotique, ou encore l’incendiaire et tourmenté Sodom & Gomorrow, et le mélancolique et fascinant Ark Of  The Covenant, pour ne citer que les titres les plus marquants.

Après ce coup d’éclat, rien ne sera plus jamais comme avant. Déjà, comme je le disais plus haut, entre Perry et Myton, c’est le feu et la glace ; d’après Perry, le Black Ark subit l’influence de plus en plus imposante de disciples du Nyahbinghi, ce qui, vous vous en doutez, va entraîner quelques frictions entre les deux hommes.

Alors quand, en plus, Blackwell débarque en Jamaïque pour écouter ce que Perry considère être les meilleurs morceaux du futur album, et se prend la tête avec lui en qualifiant Heart Of The Congos de pas assez bon pour bénéficier d’une sortie internationale, Perry va commencer à perdre les pédales en retournant au studio changer complètement le mix de l’album, y ajoutant des réverbs, des échos, des meuglements, passant des heures et des heures à chercher le mix parfait.

Aussi, une fois satisfait et après avoir envoyé les bandes à Blackwell, quand Island va définitivement refuser de sortir l’album, Perry va péter un câble (d’abord en incriminant l’influence des Nyahbinghi, affirmant qu’ils auraient jeté un sort sur le Black Ark, puis en conduisant sa caisse avec un porc sur le toit, et enfin en taguant « Satan vit ici » à l’entrée du studio) et donner de bonnes raisons aux Congos de se barrer du Black Ark.

Du coup, les légères divergences de points de vue (pour résumer grossièrement : les uns voudraient mettre en route un second album alors que l’autre souhaite exorciser son studio en y foutant le feu) vont mettre un terme définitif à l’alliance entre Perry et les Congos.

Les conséquences sont simples : en 1979, les Congos, toujours sous forme de trio, sortent Congo Ashanti, leur second album et Perry de son côté commence à sérieusement donner des signes de folie furieuse, couvrant le Black Ark de tags incompréhensibles avant d’y foutre le feu quelques années plus tard. Pour en revenir à Congo Ashanti, celui-ci n’aura jamais l’éclat de Heart Of The Congos. S’il reste un très bon disque de reggae roots, avec d’excellentes compositions, l’album est si lisse qu’il permettra surtout de mesurer a posteriori toute l’étendue du génie de Perry, bâtisseur d’un son unique, sorcier des manettes et au final, personnalité probablement la plus importante du groupe. Le trio n’y survivra d’ailleurs pas : peu de temps après la parution de Congo Ashanti, Burnett quitte le navire suivi de près par Johnson.

Voilà donc pour l’histoire.

Maintenant, pour le quarantième anniversaire de sa sortie, VP Records sort une nouvelle réédition de ce disque légendaire. Une de plus me direz-vous. Et de vous poser la question : est-ce vraiment intéressant ou nous prend-on encore pour des vaches à lait ? Et moi de vous répondre : les deux mon capitaine.

Pour ceux qui possèdent la version CD Blood & Fire de 1996, pas la peine de réinvestir dans l’édition triple vinyle actuelle, c’est exactement la même et vous n’y trouverez qu’un inédit en plus (Don’t Blame It On I). Pour ceux qui ont la version vinyle de Blood & Fire, l’originale, ça vaut plus ou moins le coup, si vous ne connaissez pas la version CD : même tracklisting que celle de 1996 auquel s’ajoute l’inédit.

Par contre, là où ça devient intéressant, c’est avec la version CD. Le troisième disque présente le mix original de Perry, celui de 1977 et sans vouloir tout dévoiler, c’est assez stupéfiant. Si seul le chant ne subit pas de véritable changement, certains morceaux se voient presque totalement reliftés, si ce n’est mis à nu. Ce qui implique, quelque part, que le travail sur les sons et les instruments (on distingue nettement plus le piano de Keith Stewart sur ce mix que sur celui de 1996) est , dans l’ensemble, beaucoup moins bordélique (donc plus précis) que la version 1996, et ce malgré quelques cuts ou expérimentations assez ahurissantes (l’intro de Congoman notamment).

En somme, Heart Of The Congos, avec le mix original, gagne en clarté, en simplicité, tout en conservant sa richesse incroyable, ces remous intérieurs qui, au bout de quarante années, n’ont toujours pas fini de nous fasciner.

Alors, à vous de voir si vous avez envie d’investir près d’une vingtaine d’euros dans cette version « définitive » ou si vous attendez encore dix ans pour en avoir une autre, encore plus définitive.

Néanmoins, si vous ne connaissez pas Heart Of The Congos, c’est le moment ou jamais de se procurer ce très grand classique qui pourrait, à terme, changer votre vision du reggae.

Sorti le 19 mai dernier chez VP Records en triple CD et triple vinyle, disponibles chez tous les disquaires adeptes des rites jamaïcains de France et de Navarre.

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