A l’image de la couverture proposée par les éditions Aux forges de vulcain pour son nouveau livre, Rivers Solomon nous offre une histoire à double sens. D’un coté l’histoire d’une famille noire qui s’installe dans un quartier exclusivement blanc et donc le racisme systémique de certaines personnes. De l’autre côté un récif horrifique dans lequel une maison tue.
Pourtant c’est une maison moderne, dans un quartier huppé, avec gardien à l’entrée de la résidence (on pourrait penser à Sauvagerie de Ballard). Maison hantée, maison tueuse.
Rivers Solomon ne cesse de jouer sur les deux tableaux. La famille noire qui tente de s’intégrer tout étant assez extrême dans ses choix et sa manière de penser (notamment et surtout la mère) et la maison qui ne cesse de repousser cette famille, d’être hostile envers elle à travers divers événements tragiques qui font que les trois sœurs s’en iront pour ne presque jamais remettre les pieds dans le quartier et encore moins à l’intérieur de la maison.
Pourtant, quand leurs parents resteront silencieux pendant quelques temps, ne répondant pas aux messages, les sœurs, unies contre eux et contre la maison, seront dans l’obligation de revenir pour découvrir l’horreur.
Rivers Solomon nous propose avec Model home un nouveau roman formidable, qu’il est impossible de lâcher tant l’histoire nous fascine. Cette maison, ces voisins, tous les mêmes ou presque, américains condescendants et racistes qui accueillent, faussement, une famille noire parmi eux.
Le personnage principal, qui ressemble fort à l’autrice, qui ne cesse de se dévaloriser, se laissant aller à une souffrance psychologique intense, nous emmène dans les tréfonds de son cerveau et nous assène ses vérités, ses peurs les plus profondes. Tant dans ses relations avec autrui que dans son rapport à la mère…
« Mais au fond, les pères…Ils ne peuvent pas nous décevoir, parce que nous n’avons jamais cru en eux. »
─ Rivers Solomon, Model Home
jusqu’à ses relations avec la maison et avec elle même :
« Est-ce moi qui hante, qui suis le fantôme ? Je n’ai jamais nié cette possibilité. Un enfant aussi tordu que moi ne peut pas prétendre être tout à fait innocent. Les gens, dès qu’ils me voyaient, devinaient mes déformations. J’étais une très méchante petite fille, et ils le savaient immédiatement. Je ne peux pas tout dire, je ne peux pas dire toute la vérité, je ne peux avouer tous mes petits péchés. Se regarder soi-même, assumer tout ce qu’on a fait – on ne peut pas survivre à ça, pas quand on a fait tout ce que j’ai fait. »
─ Rivers Solomon, Model Home
La maison pourrait symboliser le racisme des blancs envers les noirs, même envers les noirs qui réussissent. La figure de la mère, presque de la Mère. Celle qu’on aime et rejette à la fois. Celle qui vous construit et vous écrase dans le même temps. Sorte de monstruosité chez Solomon dont on sent dans de nombreux passages, cette relation ambivalente et destructrice, d’autant plus que le personnage principal, Ezri, qui est parfois une homme et parfois une femme, ne sachant jamais vraiment se situer, est devenue mère iel. Alors la gestion de sa propre mère et de son statut de « mère » d’une adolescente devient difficile à gérer.
Il y a aussi cette Mère Cauchemar, femme sans visage qui hante les trois sœurs. Est-ce leur mère ? Est-ce la maison ? Quelqu’un d’autre ?
L’autisme est évoqué également comme souvent chez Solomon avec cette difficulté à s’ouvrir aux autres encore plus compliquée quand on est trans et gay. Solomon elle-même se définit comme une personne non binaire.
Les problèmes ou interrogations personnels de l’autrice se placent au centre du livre, le transformant parfois en une analyse géante.
« Cependant, au fond du concept de parent, de parenté, se cache selon moi quelque chose de beau. Le lien. L’intrication. Un filet de soie qui nous rattrape quand nous tombons. Tout fait partie de moi et je fais partie de tout. »
─ Rivers Solomon, Model Home
Nous parlons beaucoup de psyché mais on peut ajouter que la partie « fantastique » de Model home fonctionne également très bien. Stephen King disant même que Model home est « Un de mes romans de maison hantée préférés. » Un bien bel hommage du maître de l’horreur.



