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Itinéraires du refus, un exemplaire chemin de liberté

Cécile D
Par
Cécile D
Publié le 24 mars 2025
12 min de lecture
Photo de Diego Gennaro sur Unsplash

En 2024, les éditions Chandeigne & Lima lançaient une nouvelle collection dénommée Brûle-Frontières. Elle s’est ouverte avec le récit du cinéaste et écrivain José Vieira, Souvenirs d’un futur radieux, qui revenait sur son enfance portugaise puis son arrivée dans des bidonvilles de triste mémoire, à Massy, où ont été logés une partie des émigrants portugais. Addict-Culture s’était entretenu avec l’auteur qui a encore, très récemment, été reçu dans l’émission Douce France que je ne saurais trop vous recommander d’écouter.

Et puisque revenir sur l’histoire récente des liens entre la France et le Portugal c’est interroger notre passé autant que notre présent, je vous parle aujourd’hui du second volume de cette enthousiasmante collection, Itinéraires du refus, tout aussi réussi que le précédent et qui centre son propos sur le passionnant parcours d’éveil à la conscience politique sous la dictature salazariste d’un futur déserteur de l’armée coloniale portugaise, Jorge Valadas. Ce qui m’est venu tout de suite à l’esprit à la lecture de ce récit d’apprentissage, c’est le mot « Respect ». Respect pour la rare précocité du narrateur qui nous relate son acquisition progressive d’une forme d’acuité politique et sociale dès l’enfance et l’adolescence, et respect pour la permanence, tout au long de sa vie, d’une posture de questionnement systématique (des assertions entendues, de l’ordre social inégalitaire qui utilise les soumis et les dociles, …) qui le maintiendra à l’abri des écueils dans lesquels tant sont tombés ou se sont fourvoyés et le gardera à jamais libre de toute attache idéologique préfabriquée.

Il n’est encore qu’un gamin, ce fils d’un professeur instable et un peu obsessionnel, qu’il entend déjà son père ordonner le monde entre communistes et non communistes, ou entre bons salazaristes (ce qu’il pense être) et salazaristes déviants (ceux qui s’écartent trop de l’homme à qui ils doivent tout). Un père assez mystérieux et souvent absent dont le jeune garçon interroge tout de suite les contradictions paternelles, contradictions qui viennent par ailleurs percuter ses propres incompréhensions du monde qu’il découvre, ses doutes et ses peurs. Rapidement, l’enfant sent instinctivement qu’on obtient un surcroît d’ouverture à fréquenter des personnes différentes de soi, des petits camarades fils de communistes ou un pseudo oncle qu’il découvrira plus tard barbouze du régime, ainsi qu’à envoyer balader la religion et son catéchisme naïf ou à torpiller les rencontres confondantes des jeunesses fascistes, tout un corpus incohérent à ses yeux avec lequel il comprend rapidement qu’il doit rompre.

C’est à partir de lui et de lui seul, que le narrateur apprend à penser, à penser dans le sens le plus noble que lui confère Hannah Arendt pour qui « l’être humain ne doit jamais cesser de penser ; c’est le seul rempart contre la barbarie ». Cette faculté, l’enfant l’acquiert d’ailleurs d’une manière quasi corporelle, grâce à ses propres sensations et intuitions et comme un long travail d’extraction de la gangue archaïque dans laquelle il est maintenu. Cette liberté de choix et de conscience il la doit notamment à sa « terre de liberté », cette île d’Abóbora en Algarve où il apprend chaque été, en partie délivré du père, ce que c’est qu’être soi, ce que ce devrait être qu’être libre. À partir de cette expérience primordiale tout se déploie : le sens de la contradiction (comprendre que des choses ne vont pas ensemble), le sens de ce qui est inexplicablement refoulé ou caché (conscience d’un mystère de la sexualité qui est à découvrir et non à éviter), la conscience que tout ce qui fait obstacle à la raison doit être observé, questionné encore et encore, jusqu’à ce qu’un sens cohérent surgisse enfin pour soi-même (par exemple son examen minutieux des étranges échanges entre les douaniers de son île tant aimée, bien peu cohérents avec l’ordre militaire de base qu’ils devraient respecter et qui révèleront, évidemment, de bien sombres petits trafics !!).

« Très tôt, la violence des inégalités sociales s’impose à moi, de façon choquante. Dans les années cinquante, avoir une bonne est un luxe permis à tous ceux qui ont un salaire raisonnable et régulier. Les bonnes sont de jeunes femmes venues de la campagne qui travaillent en échange d’un maigre salaire. Elles sont nourries et logent chez leurs patrons, dans des petits réduits. Il n’y a pas de limite à l’effort fourni. C’est selon le bon vouloir du maître, ou plutôt, selon la maîtresse. Des bonnes, il y en a partout chez les voisins, des épiciers aux employés de mairie, à plus forte raison chez les « Docteurs », qui en ont parfois deux. Mes parents, fonctionnaires, professeurs de collège technique, n’échappent pas à la règle. […] Ces rapports de servitude font partie de ma vie de tous les jours. J’en bénéficie, à double titre : en tant que garçon et en tant que membre du clan des maîtres. Les bonnes sont comme un symbole de l’incapacité masculine à assumer le quotidien  »
─ Jorge Valadas, Itinéraires du refus

Mais c’est également dans un autre corps à corps, celui qui se joue avec « Le père » ainsi toujours nommé, que Jorge Valadas va progressivement gagner des « espaces de liberté ». Farouche admirateur de Salazar « Le père » reste cependant assez critique avec les déviances du régime, dénonçant tout autant les cliques grenouillant autour du dictateur que la corruption endémique ou les petits arrangements avec les règles. Dès lors, quand l’auteur fait un de ses pas de côté qui commencent à dessiner son itinéraire si particulier, « Le père » condamne mais, en vérité, laisse plutôt faire. Rejet de la religion, refus de chanter l’hymne national à plein poumons tous les matins à l’école, accès à des lectures jugées non canoniques (BD, Verne, Melville, Stevenson, Twain, etc …) dans un pays où Salazar a déclaré que « le peuple doit juste savoir le suffisant, pas plus. », rejet enfin de la carrière militaire dans la Marine navale qu’il embrasse faute de mieux parce qu’elle offre la possibilité de partir au loin et de s’extraire enfin de la cellule familiale. Tout se passe comme si ce père affichait la dualité d’un Janus, dont la première moitié regarderait vers le passé adulé mais en voie de gangrénisation et la seconde vers un futur pour lui inaccessible et inenvisageable mais qu’il pourrait peut-être tutoyer, par procuration, grâce à son fils.

Insubordination, désertion, voyages au loin aux États Unis au Brésil ou en France, adhésion aux luttes antiracistes et anticolonialistes, aux combats féministes, cache-cache avec les autorités de l’immigration dans les aéroports ou les postes de police, rencontres intellectuelles décisives, le récit des pérégrinations de Jorge Valadas est aussi rocambolesque que passionnant. Il faut, donc sans plus dévoiler, laisser au lecteur le soin de le suivre au fil des pages et de le regarder, toujours aussi aiguisé, savoir choisir et savoir pourquoi il le fait, de le voir troquer l’instabilité imposée que lui faisait vivre « Le père » dans les innombrables déménagements de la famille contre une instabilité assumée, joyeuse et formatrice.

Avec la question du retour
s’ouvre l’inextricable dilemme
entre repartir dans son pays natal
ou rester en France,
l’inextricable lutte
entre la personne que je ne suis plus
et la personne que je ne peux
pas être à nouveau

Viendra pourtant le temps tant espéré, après le 25 avril 1974 où, le régime Salazariste étant tombé, la question du retour se posera à ceux qui avaient quitté le Portugal et pour certains opté pour une France dont les actes de collusion avec le régime du dictateur demeurent peu connus. Avec la question du retour s’ouvre pour le narrateur l’inextricable dilemme entre repartir dans son pays natal ou rester en France, l’inextricable lutte entre la personne que je ne suis plus et la personne que je ne peux pas être à nouveau, cette souffrance insidieuse et culpabilisante que ressentent immanquablement ceux qui ont dû s’exiler et qu’aucun choix ne parvient à totalement apaiser.

Même si la Révolution des œillets le ramène quelques temps dans la Lisbonne de son enfance, Jorge Valadas, traversé par cette frontière autant physique que psychologique, sait assez vite, comme dans le reste de son parcours, que pour lui il n’y aura pas de retour en arrière possible. Sa vie ne peut en effet se dérouler que dans un seul sens, vers l’avant, et le chemin parcouru par les portugais dans leur libération n’offre qu’une délivrance politique partielle aux relents d’ancien régime beaucoup trop tangibles et nauséabonds. Mais paradoxalement ce sera ce choix aussi difficile pour lui que douloureux pour ses parents restés au Portugal qui lui permettra de recevoir in fine la « bénédiction » du père, celle au travers de laquelle il lui dira qu’il comprend combien son trajet et ses options politiques sont constitutives de ce qu’il est en tant que personne et qu’il peut désormais assumer ses écrits engagés sous son propre patronyme, celui qu’ils partagent tous deux. Le chemin d’errance pour chacun d’eux est peut-être enfin terminé, en ce point d’orgue où ils se rencontrent.

Ne manquez pas ce récit d’exil, intime et humain qui en dit avec justesse les limites et les difficultés. Refuser, se construire contre mais en étant toujours maître et auteur de ses choix, c’est ce que le parcours étonnant et exemplaire qu’Itinéraires du refus nous offre.

Respect !


Itinéraires du refus de Jorge Valadas

Chandeigne & Lima, 21 mars 2025


EtiquettesChandeigneChandeigne & LimaDictature Salazarémigrationhiverhiver2025itinéraires du refusjorge valadasLimalittérature portugaiseportugalprintempsprintemps2025rentrée 2025rentrée Littérairerentrée2025rl2025springspring2025summersummer2025winter
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